Bibliothèque #2 – Kertész et le voyage en train

43450133_2166357586954842_374871737801637888_n (3).jpg

Être sans destin – un passager emprunte ses gestes, sa voix, son allure à Kertész. Il serait nécessaire de faire un catalogue des coïncidences entre la ligne et le mouvement, entre la phrase et le rire : contact imprévu du monde et de la littérature. Qu’il est improbable le sommeil des passagers du train, l’abandon de la mère et du fils qui ont cessés de penser au retour et qui dorment, la tête posée sur le bras, la tête plaquée sur la fenêtre. Il arrive qu’un autre train passe à quelques centimètres : mère et fils sursautent alors, puis se rendorment, exactement à la manière de ceux qui rêve de chute juste avant de s’enfoncer dans le rêve.

S’enfoncer : d’où me vient cette expression absconse pour dire ce qui n’est pourtant qu’une surface. Les voyageurs ne sont pas enfoncés dans le rêve, ils ne dorment pas profondément, mais restent quelque part au seuil de la grande nuit et pensent à mille choses, ne s’y arrêtent pas. Un homme résout ou corrige des équations. On lit aussi beaucoup et on parle, ou plutôt murmure-t-on pour ne rien briser, très tendrement, très patiemment on chuchote ce qui n’était pas secret mais qui le deviendrait presque d’être soufflé si bas.

Guyrca et son père vont s’abandonner. Kertész dit cette impossibilité d’être triste complétement, de mesurer totalement les grands drames. Il se peut que le malheur – le vrai malheur – n’est jamais tragique et qu’il s’infiltre simplement dans les corps, dans l’esprit : goûte à goûte innocent des morts qui ont été annoncées timidement. Est-ce cela le destin dont on nous rebat les oreilles ? Cette imperceptible noyade de la chair dans une vie qui n’était pas la sienne, qui lui était étrangère mais qui devient irrésistiblement sa dimension et son milieu ? Autour de moi sont des respirations qui disent peut-être ceci : « je suis en train de mourir ». Peut-être certain de ceux qui partent, autour de moi, le font définitivement. Peut-on sentir les bascules de l’histoire comme on sent, gravissant une montagne ou s’approchant des mers, la qualité de l’air changer ?

Oncle Lajos veut dire à Guyrca ce qui n’a été dit par personne, ni par le père, ni par la belle-mère, ni par les grands-parents qui se contentent d’observer. Se contente ? Non, il ne se contente pas. Ils ont seulement appris à refuser l’effort qui pousse toujours à vouloir aller contre le troisième acte des choses. Une jeune femme très belle ouvre les yeux vers moi. Elle a écrit longtemps, au début du voyage, puis s’est tut pour dormir en s’allongeant d’un coup. Elle ouvre les yeux vers moi qui tient le visage gris de Kertész dans les mains. Coïncidence encore. Était-ce Primo Levi qui parlait des regards dans les wagons obscurs et neigeux ? Quel absurde retournement du monde. Comme ce temps me semble si proche : je crois que griffant l’air je pourrais le percer et y faire apparaître sa doublure, cette autre histoire de ceux qui, dépourvus de destin, finirent par gagner une mémoire.

C’est « vivre malgré tout » qui compte et l’émotion des rencontres et des lieux animés se tient là. On serait bien incapable de dire ce que recoupe le « tout » et plus encore d’expliquer d’où vient le « malgré » : mais c’est comme cela que les choses sont. La résistance des objets à la pensée vient de l’absence de « malgré tout » dans l’être sans conscience. Le destin ne vaut que pour les cadavres et la chair commence à pourrir quand le temps cesse de l’abîmer.

Une valise est tombée dans une courbe. Incessant mariage de Kertész et de la rame n°4 pour Lyon. N’est-ce pas vrai que le réel produit, à la manière des rêves, des symboles – cryptes pour chasseur de formes et d’idées – dont nous pourrions, si nous avions assez d’attention, trouver les clefs ? Le père va partir. On fait croire au fils qu’il va revenir. Le fils n’y croit pas. La valise tombe. Le fracas effraie la galerie et l’on se tourne vers la valise grise, morte au milieu de l’allée. Après la surprise, on revient à ses activités : équations, rêves, lectures, discussions et l’on se voit dans les fenêtres opaques pour cause d’hiver précoce. Des voitures attendent à un passage à niveau où l’on est prioritaire. La valise est tombée d’un coup sur la phrase : « je n’avais plus cette sensation pesante ». Juste retour de la gravité à la vérité de Guyrca qui cache son destin comme il peut. La sensation ne pèse pas, pas plus que l’avenir ou que le passé, mais le monde lui est lourd et tombe au milieu des allées.

Voyageur sans bagage – il se peut que l’on se prive d’un pouvoir redoutable de vivre en brisant continuellement les harmonies ou les correspondances qui font, entre notre existence et le réel, des ponts. M. Steiner ne veut déranger personne. Il ose à peine couper la parole et si les gens se lèvent quand il ouvre la porte, cela le dérange horriblement. Le monde est parfois ainsi qu’une pièce dans laquelle on entre après longtemps : les objets y ont trouvé une place presque définitive et nous savons que nous faisons du trop-plein. Ma propre valise encombre un espace déjà saturé. Je pourrais parler et questionner le mathématicien sur ses équations, dire à la jeune femme qu’elle me plait, lire avec la mère le livre, serait déplacé ou déplacerait le monde. Il se peut aussi qu’on ne revienne jamais tout à fait du sentiment d’être entré au monde comme par effraction. Née à la manière de M. Steiner, nous craignions, plus que toute chose, de faire trop de bruit.

Cet article a été publié dans Prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s