La veille #12 : Fin

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(lecture)

106.

Voilà, l’existence passe, brève, longue,
les rivières inondent les plaines à la crue
puis se retirent et reviennent,
paysage nu découvert sur cent générations :
l’ancien déluge noyait l’Egypte ancienne,
l’ancienne noyade universelle et le sage a parlé,
toutes les histoires d’hommes sont
ainsi qu’une grande chaîne,
attachées à ses mains, bracelets
et mythes confondus ;
son murmure tremble jusqu’à notre tympan
de jeune vivant et nous sommes sourds ;
douloureuse réparation des siècles passées,
chirurgie qui n’a besoin que du temps,
du sable roule jusqu’à faire plage
et nous en sommes heureux, mille fois nous allons
sur les falaises pour nous aimer vivant,
mille fois nous plongeons des falaises
et mourir alors est un réconfort
dont nous ne voulons pas.
Voilà l’existence rase les épaisses toitures,
couteau lancé à la face du passant
qui regardait ses pieds en avançant sur le givre ;
oui, l’hiver est venu vivre jusqu’au trottoir,
il a taché les armoires et les livres d’un gel
dont on ne se défait pas,
qui est le gel de vivre.
Voilà l’existence brasse, papillon elle aussi,
la branche est avancée du printemps
et gratte notre fenêtre sale,
le hall de la gare a été vidée comme un fruit ;
l’incident de vivre sera clos bientôt
derrière les barrières de fer blanc
où l’on va, attendant l’amant ou le père.
Voilà l’existence, celle que tu n’imagines pas
puisque tu l’habites.
Insecte, aérolithe rampant sur la vitre :
toute la fougue sauvage et crépitante
du feu sous tes pates longues et fines.
Qu’as-tu rongé ? Qu’as-tu grignoté jusqu’au bout,
jusqu’à ne rien laisser qu’un vague regret
d’avoir été trop vite ? Qu’as-tu rendu absent ?
Qu’as-tu fait fantôme, as-tu hanté quelque chose
jusqu’à le retourner sur toi comme un gant ?
jusqu’à en faire ta prison et ton mur ?
Et quelle pierre as-tu levé au-dessus des épaules
jusqu’à la faire tienne, jusqu’à la posséder ?
quelle pierre as-tu soulevée ainsi qu’on ne puisse plus te voir,
qu’on ne voit qu’elle, dressée,
monolithe signe de ton destin mourant ?
Qu’as-tu arraché de l’épaisse armure du monde ?
As-tu seulement désiré une chose ?
Une seule chose a-t-elle été pour toi horizon ?
voie unique vers un unique destin ?
volonté farouche et violente ?
As-tu été jusqu’à la violence de vivre
ou d’aimer ? As-tu été pauvre de cette manière ?
Pauvre d’avoir été dépouillé de toi-même,
de t’être regardé jusqu’au bout dans les yeux,
jusqu’à n’y trouver personne,
jusqu’à ce que cette plaie qui était tienne
soit celle de la glace où tu te mirais ?
jusqu’à tes os, ta nuque, ta tête,
jusqu’à ce que ton corps entier
soit peinture, aspect modifié du monde ?
Jusqu’où a été ce souffle que tu veux sauver avant tout,
qu’a-t-il touché ou épousé ou maudit ?
Qu’a-t-elle dit celle en qui tu as été
et as-tu seulement connu cette vérité
de n’être pas qu’insecte sur la vitre ?
La racine est si proche de ta cime,
le sais-tu ? Sais-tu que tout ce qui monte
est aussi descendu ou as-tu encore l’illusion
des hauteurs ?
Voilà l’existence abimée que l’enfant connait
comme un poème d’école qu’il ne veut réciter,
par pudeur, par tristesse, par honneur,
voilà cette existence qu’il repousse
jusqu’à se sentir vieux, jusqu’à l’être,
qu’au seuil de son corps mort il rejette
comme on recrache un vin viciée ;
voilà l’existence qui n’est qu’une veillée,
très longue et très grise veillée d’arme
pour un mort qui ne l’est pas encore
mais qui va bientôt l’être
et qu’on attend de l’autre côté de la porte,
voilà ton existence au chambranle,
tes pieds oscillent entre deux destinations contraires,
tes yeux brillent du plaisir de n’avoir
à regarder personne
et tu es plein de cette fausse délicatesse d’absent
qu’on appelle le plaisir et la joie ;
voilà ton existence qui se reflète
sur le miroir de la chambre
où tu finiras rêveur et rêvé,
puisqu’à la fin ce n’est qu’ainsi,
puisqu’on ne devient vivant
que de l’avoir été,
puisque la mort frappe tout ceux
qui ont été le rêve
de ceux qui ont veillé.

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Un commentaire pour La veille #12 : Fin

  1. Crealouette dit :

    Triste … mais puissant et tout simplement magnifique !

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