La Bibliothèque #3

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Versant Est – la grande inspiration allant des saules de cristal, de pierre, allant des cours dallées des collèges, allant à la pierre sépulcrale sous laquelle gît l’enfance d’Octavio qui est l’enfance de tous, allant de ce versant-là jusqu’à l’autre, resté dans l’ombre, versant froid, gelé, versant maquillé, l’œil noir et sentir le monde entier : « l’eau en haut, le bois en bas ». Imperturbable logique de la terre. « Les choses ne sont pas à leur place / Elles n’ont pas de place ». Poète : homme mal à l’aise d’avoir transgressé l’interdit d’entrer.

Marina ne dort pas. Elle est là et embrasse Jorge, éternellement. Les fenêtres s’ouvrent sur des hommes qui sont sans sommeil et sans rêve. L’insomnie va, elle aussi, sur la terre et bat comme un cœur ouvert sur ma peau nue. Thé renversé sur la table. Tâche d’eau et sel brûlé de la plaine russe. Cette marée qui nous prend quand nous aimons, l’irrésistible ascension vers la bouche, le ventre et le front : est-ce cela qui l’empêche de dormir ? Je voudrais interroger les augures mais personne. Ma fenêtre est close et je ne dors pas. La gouttière sort à peine du toit et elle pleure. J’attends une minute que passe, de gauche à droit ou de droite à gauche, les oies migratrices dans l’un des six cadres de l’ouverture. Rien. Les oies sont passées depuis trois mois déjà, en V, dans le ciel. Tout ce qui devait migrer a migré. Tout ce qui devait partir nous a déjà quitté.

Karpathiaa a cette allure de chose posée à jamais dans la chair même du sol. Monolithe. Obélisque. Pyramide. Je ne sais pas. Qu’est-ce qui fait que, très proche d’une vérité, nous n’avons jamais été, en même temps, aussi près du mensonge ? En quatrième de couverture est écrit : « Là, ils atteindront les frontières incertaines de la puissance et du crime. » Aristote n’a rien à dire et il se trompe souvent.

Passé, Présent et Futur du montage – Murch suit les Animaux. De quoi sommes-nous la trace, nous qui avons été fait de la matière imprécise de l’image ? J’ouvre, au hasard, et je lis : « nous tâcherons bientôt d’éclaircir le mystère. »

Sous la photographie d’une jeune fille jouant sur les colonnes Buren est une grisaille où l’on confond et la terre et le ciel. Sur quel versant de l’horizon vivons-nous ? Nietzsche dit, au centième coup : « Ne sais-tu pas que dans chacune de tes actions, l’histoire entière du devenir se répète en abrégé ? » et plus loin, ou plus haut, à son aplomb, si l’on peut dire d’une chose qu’elle est à l’aplomb d’une autre, est la guillotine immense du pont de Recouvrance. Je me souviens que ce pont, dans la tempête, hurle ou chante une sorte de cri de béton. Les bibliothèques ont-elles ce même cri si on les fixe dans le plancher d’une tempête ? De qui est cette prière, du pont ou du vent ? De personne, les prières n’appartiennent à personne, c’est ainsi.

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