Carnet d’Allemagne #2

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Maintenant l’on repart dans une forêt plus épaisse. Une femme mâche patiemment son pain. Mâcher est un labeur ou une tâche. Je sens la croûte froide. Elle est sur ma place comme l’eau est dans la rade. Le tunnel maintenant. Des éclairs blancs bleus visitent en rythme la vitre. J’imagine la nuit tomber ici d’un coup comme un conte commence ou comme un conte se termine. C’est que j’ai toujours imaginé ce pays dans la nuit. L’histoire est coupable et la mémoire des livres. On passe une ville aux façades très blanches et aux toits bien rouges. Une fosse est creusée dans le milieu d’une colline. Des poteaux sombres scandent la route que les voitures abîment. J’imaginais l’Espagne comme une grande plaine de champs jaunes, balayé par la sécheresse. Une plaine sans tendresse et qui ne s’aime qu’au dedans des villages. Et j’avais raison et tord. Est-ce que ce que je vois n’est rien qu’une confirmation ou rien qu’une affirmation ? Je n’imagine pas de mer pour cette terre-là. Elle est toute entière pour un centre. Elle tombe en son dedans comme un ventre. C’est une terre où l’on rentre et où l’on peut être très exactement chez soi. Beaucoup de tunnels et de pentes sapineuses. Clarté atténuées d’ombres bleues. Ce sont des entrailles ou ce sont des tuyaux. Il y a dans l’atmosphère cette densité fébrile des histoires d’enfance que l’on fait débuter au début d’un sentier. Nous irions sous les arbres pour y croiser un dieu mousseux ou une source qui chante. Pourtant, tout est lentement quadrillé par les chemins de terre, de bitume et de fer. Quelques mondes peuvent avoir été mélangés. La femme a terminé son pain et regarde. Elle a les yeux bleues et elle est blonde. Un vieil homme remue sa bouche dans le vide, comme pour attendre, et lit (sans avoir de livre). Il se lève, ouvre la porte et part. Une demi heure avant Mannheim.

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