La Bibliothèque #4

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00h13 – Seul éveillé du pont. « Il n’est pas venu » dit Neville. Deux cents chaises, tables, mobiliers maritimes secoués d’océan. Les vitres sont déserts – larges ruines de la vision. Tout est enfoncé dans son absence. Qu’un seul lieu s’ouvre, qu’une seule porte découvre son bois blanc et nous serons face à lui. Mais, non, il reste au-delà de cette cent vingt-troisième page. Aveugle et fou. L’œil crevé peut-être. L’œil évaporé. J’imagine le regret de Woolf, sa peine d’âme vive – l’appel constant de la rivière et des galets.

00h19 – Une famille vient, du fond de mon immense pièce, trouver un espace où rêver et vibrer comme le reste – des draps volent entre la noirceur. Le ferry continue sa ronde méditerranéenne. La Corse fait sa nuit à ma gauche peut-être. J’y suis – l’œil ouvert. J’irai bientôt sur le chemin de ronde – prendre le vent et la poussière noire de la nuit enfumée.

00h22 – Un couple maintenant. Transhumance ensommeillée. Six heures avant le quai de T. Un matelot jaune passe en flèche et fait battre la porte de la cuisine. Fédida dit les jeux de mots, de morts de Laure et de sa sœur. Le drap porté comme suaire, comme robe, maison et drapeau hissé en haut d’un arbre. J’imagine Laure et Rhoda dans une chambre commune. Et le rire qui déchire nettement l’étoffe blanche. Rhoda et sa peur – je voudrais venir pour lui donner un baiser sur le front, la couvrir, enfant, d’un linge parfumé ou seulement l’écouter parler en espérant qu’elle ne s’interrompe pas.

00h29 – Le père de famille, dans le lointain, ne dort pas. Il a le coude posé sur la table et regarde. Il n’y a rien à voir, aussi, souvent, son regard s’arrête sur moi. Je suis le seul appareil disponible, la seule anicroche dans la planche lisse de sa vision. Sa pupille a fixé son axe dans mon cou et j’ai peur.

00h31 – Valery souffle à l’oreille des dormeurs un savoir discret : « dans le rêve, il y a équation ». Il faut se faire violence. Je pense à Bergson ou je-ne-sais-qui disant impossible de compter jusqu’à trois. De un à deux, de deux à trois. Equation et calcul. Mon enfance, qui remonte jusqu’à hier, est pleine de ces rêveries mathématiques où je vois, d’un ciel noir, calme, de jais, de vaguelettes crémeuses, tomber, en pluie, chiffres, nombres, symboles. Ma pièce devient ce grand calcul de dormeur. Le père a posé sa tête sur la table. Le couple est enlacé et dort. Je suis le seul éveillé. Je suis le seul et j’écris seul dans la pièce habitée de cent corps couché à terre. Je pourrais – voler et accumuler des nombres. Je ne fais rien.

00h35 – Je suis seul œil ouvert dans la pièce immense, colonnes dorées, d’un ferry traversant la mer. Je manque d’un certain souffle pour saisir entière cette étrangeté d’être vivant ici. Je sais et je sens, mais, je suis loin de mon idée. Et elle me contamine. Être vivant ici et ailleurs. Être étrangement vivant ici et ailleurs. Sur le pont extérieur, un vent de large brasse son air de sirènes et de dauphins aveugles. De la mousse. De l’écume s’accroche en éperons blanchâtres sur notre coque. Mille, deux milles dormeurs l’ignorent. Ils épousent la mer que nous traversons dans un lent tremblement de terre.

00h39 – Franck Stella répond à Glaser : « ma peinture est basée sur le fait que seul s’y trouve ce qui peut y être vu. » Est-ce cela ? A ma droite est Woolf. Je lis : Les vagues. C’est là que je comprends que jamais les tautologies ne sont des répétitions. Elles sont spirales, formes convexes, concaves. Réflexion de la lumière. Au Panthéon de Rome est ce trou – l’oculus – qui me révoltait et me fascinait autrefois. Ma mémoire conserve l’idée d’un scandale : et s’il pleut ? et la tempête ? Je me figurais une bassine de grand-mère disposée au centre du bâtiment et j’entendais le goutte-à-goutte obstiné de la pluie. Le ciel, cette mer inversée qui parfois est crevée et nous crache au visage, je le voyais entrer par effraction du dessus. Négation du bâtit. Pourquoi construire et pourquoi la beauté, pensais-je enfant, sans le penser vraiment, comme seul on peut penser et comme seul on sait penser. C’est ce soir que je comprends que tout ce qui se redit, se refait, tout ce qui se double, toutes les tautologies sont cet oculus crevant le plafond du réel, de la langue. Les vagues forment dans mes vagues un tourbillon où elles sont reconvoquées. « Debout, parmi les fleurs » ai-je lu, dépassant la frontière.

00h47 – Je devrais dormir. La jeune fille s’enroule à ma droite. Son dos se découvre nu et est froid. Des écrans diffusent des images mouvantes et stupides. Personne ne voit. Personne ne pense. Origène dit des Écritures qu’elles sont une grande maison avec beaucoup, beaucoup de pièces et qu’elles ont, chacune, une clef égarée, échangée que l’on doit retrouver.

00h55 – Un homme passe. Le père de famille veille et sa femme a soulevé son crâne blond pour me voir. Ils me guettent. Ils attendent mon silence comme on attend la nuit. Peut-être ne peuvent-ils dormir de savoir que, dans le monde, quelqu’un encore écrit. Cela fait trop pour leur sommeil. Ils ferment les yeux et pensent : « il est là » et, soulevant leurs paupières, ils me voient et ne peuvent se résoudre à se laisser dormir.

00h59 – J’irai jusqu’à une heure et treize minutes. Je compléterai le tour rond du cadran. Des chaises se soulèvent parfois du sol et je me souviens de Descartes, je crois, qui imaginait un homme, méconnaissant le monde, passant sa tête à la fenêtre d’un immeuble et voyant dans la rue « passer mille chapeaux ». Les chaises font une marée pour celui qui ignore.

01h02 – Joyce, soudain, et Ulysse. L’horizon, son ourlet et le mythe. Je suis dans une mer traversée d’Odyssée. « Tout un assaut de souvenir » viennent dans ses clameurs. Lames taillant et détaillant l’eau et l’air confondu. Les pieds des aimants se mélangent discrètement. Au début, Joyce disait : « Si on peut passer les cinq doigts à travers, c’est une grille, sinon, une porte. Fermons les yeux pour voir ». Mais, si je veux être aveugle ? Et même, si je veux n’être ni voyant ni aveugle ? Ni ignorant ni savant, ni rêveur ni vivant ? La jeune femme est dressée et bois. Si je veux être en ce milieu, ces mortes-eaux. Laminaires ou algues ou pensives poètes. Je sens à mon cou une laisse d’idées. Un point est fixé au cœur de la matière. Ma longe tourne autour et je suis plus ou moins proche du bord, de la frontière, plus ou moins de mon cœur, d’un centre qui est regret ou paresse. Si je ne veux pas fermer les yeux. Petit, je craignais de rester dans la nuit provoquée des paupières – cette fausse et aberrante nuit.

01h11 – Je vais dormir. Moi-aussi. Des silhouettes passeront sur mon visage et me verront sourd. « Le jour est venu » chez Bernard. Je suis exactement à son envers. Mon méridien est si loin, si loin du sien que son matin est ma nuit.

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