Ce que je sais, ce que j’ignore

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Dans ce visage est une cache – que je sais, que j’ignore -, une cache entrebâillée, antre soulevée à peine. Deux expéditions partent depuis le port dans ce domaine sauvage. Joues sèches – elle pleurait beaucoup enfant, mais maintenant c’est terminé. Il n’est rien qui vienne à sa porte sans se sentir refusé et sans l’être. Il faudrait un pronom qui ne soit valide qu’une fois, pour elle seule. Une grammaire à usage unique – jetable et immédiatement réduite à l’état de poussière, de cendre noire.

Dire elle pour moi. Une fois. Une fois seulement – savoir et ignorer. Je marche dans le couloir de ce train en écrasant sa personne. Il avance dans l’allée et plie. Une fois, seulement, savoir et ignorer. Mon œil s’approche du sien – et je crains de venir tordre calme, tempête et horizon.

Parfois – ce n’est rien, mais, parfois – je suis trop dans ma présence d’homme. Et je répète – ce n’est rien, ce n’est rien, ce n’est rien. Et ce n’est rien. J’envahis involontairement l’espace disponible de mon œil, de ma voix et ma langue est un couteau aiguisé. Trop de ma présence d’homme, je voudrais être sur la pointe des pieds et invisibles et innocent. J’ai honte de ce désir. Maintenant, elle est tout-à-fait éveillée, et j’y pense. Ma honte tremble et fait un bruit de casserole.

Et elle n’est rien. J’ai honte de ma honte et honte d’en murmurer une chose. Mon immense avantage me fait honte – ma honte me fait honte. Une fois, savoir et ignorer sans ce bruit d’homme en moi. Mon sexe est – bannière que je voudrais faire fondre et embrasser. Parfois – ce n’est rien, mais, parfois – je me sens indélicat d’exister dans l’idée qui a été faite de mon corps.

Je sens ma violence de symbole. Le train va dans son sommeil. Et je crains. Je suis roi d’un lac placide – si je bouge, mille vagues sont crachés à des visages que j’ignore, que je vois ou que j’aime. Je voudrais atténuer mon bruit. Partout, dans le monde, sont des ombres que je dois rassurer en changeant de côté et ce n’est rien, mais j’ai honte d’être ce possible monstre. Et ce n’est rien et j’ai honte.

Personne ne m’a jamais dit ce qu’était être masculin. Plaine, vendange, moisson – elle me voit, je sais. Personne ne m’a jamais dit ce qu’était être cela. Je le sais – par désirs et idées. La place que j’occupe – je la saisis d’un coup. Je crois, mais qu’en sais-je ?, qu’elle dynamite à la ronde une foule d’objets et de corps étrangers. Personne ne m’a jamais dit ce qu’était mon sexe, mon ventre, mon bras. Je sais que j’affirme partout une seule chose – mais je ne sais pas exactement quoi.

Elle a posé sur son corps une veste de tweed. Les carreaux couvrent son cou, ses épaules, ses bras, son torse, ses seins, ses hanches. Je voudrais une fois savoir et une fois ignorer. D’où remonte l’origine de mon bruit ? Ma honte, je ne l’ai apprise qu’à rebours – car je sais être effectivement coupable d’un insupportable tonnerre.

Petit garçon, je jouais avec mon corps – à peine. Je sautais quelque fois en lui. Il était ma flaque d’eau perpétuelle. J’étais amoureux d’A. – elle m’aimait aussi. Le ballon roulait et j’appuyais mes pieds sur lui – c’était tout. Plus tard, j’ai aimé encore mais surtout – garçon, jeune homme, j’étais craintif. Dans les vestiaires, il se faisait des flammes avec du parfum et on criait bien fort. Jeune homme, j’ai appris à être dans ce cri. Je ne criais pas – mais je savais crier. J’ai compris que l’homme était – celui qui coupait la parole. Et je le sais encore.

Mais, maintenant, je voudrais une fois savoir et une fois ignorer. Ce n’est rien, mais je crains ma délicatesse autant que ma honte. Je ne veux pas qu’elle soit envahissante et maudite. Je ne veux pas qu’elle soit respect déplacé ou désir reçu comme ombre ou dissimulation. Je ne peux ni répondre à mes questions ni cesser de les poser. J’habite une terre étrangère qui m’appartient et que j’aime. De cette région inhospitalière, je lance des expéditions vers elle dans son sommeil de pierre. Comment savoir ce que voyant, sentant, voulant, je viens fouler ? Que fait l’homme en moi quand il est dans mon dos ?

Qu’on me dise homme, poète et amoureux, je ne sais pas qu’en faire. Car, qui vient parler en mon dedans lorsque je suis cet être-là ? Quelque fois, je suis certain de répondre à un appel que je voudrais ignorer. Un bébé hurle maintenant dans sa misère. Il sait et il ignore. Il oscillera ainsi sa vie entière, peut-être. Elle mâche lentement un bonbon – le haut de son front reste fixe et me sait. Pour savoir, je regarde fixement un point, au hasard, un certain temps – et plus tard, elle se tourne pour le voir : il n’y a rien. Et c’est tout.

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