Les fantômes que découvrent ma mère

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Je ne sais quoi faire des fantômes que découvre ma mère le jeudi. Quand elle m’annonce avoir tourné de nouveau les pages d’un registre de morts, je crains la présence soudaine d’un inconnu au bataillon. Le dernier en date fut l’arrière-arrière-grand-père enfermé à l’asile pendant la guerre, mort de faim certainement. Je voudrais que cet homme – dont j’ignorais tout – n’habite pas ma chair comme le font les spectres quand les lieux qu’ils hantaient disparaissent. Car, si j’y pense, à mon début, il n’y a qu’une foule anonyme de revenants. Mais, songe-t-on quelque fois que ces revenants ne reviennent que d’être appelés ? Peut-être dormaient-ils du sommeil si doux qu’offre une mémoire effacée ? Ou ils brassaient un air plus vif que les secrets rances d’une famille éclatée. Ma grand-mère, très croyante, connue la première et l’unique fêlure dans sa foi quand, un soir, elle songea que la place manquerait pour tous les ectoplasmes du Jugement Dernier. Il lui semblait, justement, que la Terre ne pourrait supporter une charge si grande. Personne ne pense jamais à la logistique impossible de l’Apocalypse. Ce n’est pas que j’ai peur des morts et de leur présence en nous. A vrai dire, les morts que j’ai connus assez intimement pour en être habités, je les invite gaiement dans mon cœur – mais je les imagine tristement spectateur d’un banquet auquel ils ne sont plus invités. Ou bien, l’inverse, ils se disent que je suis encore attaché aux pitoyables liens de la matière physique, de la chair et se moquent ou me plaignent, espérant le funeste destin qui me mènera vers eux.

Dans tous les cas, je sens l’inconfort de notre situation : nous sommes et les uns et les autres enfermés dans l’incompréhension de nos états respectifs. A vrai dire, il est objectivement possible que je sois, peur eux, une présence muette et angoissante. Or, je ne veux hanter personne et certainement pas les gens que j’aime ou que j’ai pu aimer. Il est certain que, alors même que je pense tout cela, une sourde assemblée d’ancêtre se tient assise sur mon canapé – ainsi que des amis venus à l’improviste dans un appartement en désordre. Ma mère fait erreur quand elle croit que j’ai peur de l’inconnu qui habite cette image. Je ne crains pas les fantômes qui peuplent mon appartement, j’ai peur de ne pas avoir les moyens de leur offrir le thé.

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