Le déménagement – du début à la fin

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On suppose vide la pièce qui vient d’être vidée. Des sacs vont sur le sol, sur les murs la poussière des dernières années s’accroche. Le piano a été déplacé, ainsi que des valises où sont des objets à jeter, des objets à vendre.

Au coin de la pièce blanche était une lampe – son odeur a fait une trace sur la peinture. Les meubles laissent une poudre sur le parquet et l’on peut suivre leur migration.

Un refuge avait été fait entre ces deux portes. Un trou où j’allais comme une bête pour pleurer – je ne pleurais pas, mais c’était tout comme. Ce terrier est vide lui aussi maintenant. Je croyais qu’on déplaçait les lieux, mais c’est faux. Je range des objets dans des sacs qui vont sur le parquet et c’est eux que je vais déplacer. Je veux tous les jeter à la poubelle. Je voudrais les brûler sur un grand feu. Je ne peux rien faire de cette archéologie.

On doit donner les écrans, les câbles, les bibelots. J’irai les déposer dans un hangar et ils y resteront. Sur l’étagère, ils feront une tâche de poussière, lente.

Dans neuf jours, je vais quitter les lieux. Ils vont être débarrassés de moi. Pourquoi ? Je veux savoir pourquoi il faut partir. Je donne des affects à des parties absolument inertes de l’appartement : le gros tuyau gris qui traverse la cuisine, la porte coulissante de la douche, les volets roulants. Je ne désire pas manquer aux gens – mais je voudrais manquer aux objets.

Ma main n’ira plus sur la poignée de la porte de la chambre. Elle ne m’attendra pas : rien n’est plus infidèle qu’une poignée. Cette illusion persiste – mes cinq ans ici étaient préliminaires et caresses. J’attendais sur le seuil de l’appartement qu’il me veuille. J’ai habité en lui sans son consentement – j’ai honte.

Les voisins étaient aussi des choses, derrière les murs. Ils faisaient des bruits froids ou chauds, selon l’humeur. En face de mon bureau, trop plein encore, des photographies accrochées. Je vais partir et vider l’appartement – laisser les photographies ?

Je vais tirer les images du mur et les déposer dans un sac – une valise ou autre chose. Je vais accrocher ailleurs les images, mettre ailleurs les livres, manger ailleurs dans l’assiette. Tout sera ailleurs et déplacé. Les murs sont fixes – rien ne bouge.

Dans dix jours, je vais partir. Mon égo me fait être triste – cet idiot. Je veux être aussi inerte que mon canapé blanc. Ce soir, j’ouvrirai la porte de la chambre sans les mains. Comme une sorte de deuil.

*

Partout, autour, une disparition.

L’autre monde contenu dans des boîtes.
La foule ignorée des stigmates du mur
que j’efface à l’éponge.

Que j’efface à l’éponge,
pour qu’il n’en reste rien.

Mon passage n’aura été qu’une partie
du grand jeu.

Les coins de la pièce ont ces symptômes
que toute présence laisse derrière soi ;
ligne allongée, fine lumière, poussière
déplacée par la main.

Je parle à ce demain que je connais déjà.
Je vais à la fenêtre voir la place
et me regarde voir – demain
ce lieu où je ne serai plus.

( * Je vole à Manon sa fine lumière )

*

une autre chose encore peut-être – l’étoilement

de la lumière
de la poussière
la peinture écaillée

la surface de bois sombre
l’ombre de l’arbre – qui s’anéantira
les voix à l’autre bout de la cour intérieure
l’odeur sale du vestibule de l’immeuble

les cinq pas jusqu’à la porte
le canapé tâché de vin rouge

les oiseaux en V dans le dernier carreau
le moteur des engins de chantier
les chats mélangés aux gravats mélangés à la terre

la pierre affleurante où je tombais parfois
la boîte aux lettres détruites, volées
la brume le matin sous les aulnes

l’immeuble de la rue d’Or – orange étrange et froid
le tiroir dérangé – boulons, chevilles, bougies d’anniversaire

les pantalons devant la machine
la tâche dans l’entrée
la poignée déplacée un soir de fête
la clef volée rendu par frayeur

les billes qui tombent sur le voisin qui dort
le volet roulant, éteint
le moulin à vent de la fenêtre d’en face
le piano dans la pièce vide – île ou montagne ou volcan

une autre chose encore
une autre chose encore
une autre chose encore

*

je pense quelque fois que nous sommes habités par une chambre ancienne et lumineuse, que nous avons autrefois connu et dont nous déplorons la perte presque éternellement – qui restera, pour nous autres, le cœur arraché d’un lieu mort

ce lieu hante tous les autres, surimprimé sur les nouvelles peaux rencontrées dans les lits – une certaine disposition des meubles révèlent ce que nous avons égarés et nous nous souvenons de lieu comme on se souvient d’avoir tu toute sa vie un secret

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