Les mains sales – réflexions sur S3A5

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Que sont ces mains sales autour desquels nous tournons comme des ombres ?

Le Sursis fouille sa mémoire tâchée d’un café de dix ans – page 457 – et murmure, dans ma nuit :

« Je ruissèle de lumière noire ; il y en a partout sur mes mains, sur mes yeux, dans mon cœur et je ne la vois pas. Crois bien que ce viol perpétuel m’a d’abord été odieux : tu sais que mon plus ancien rêve, c’était d’être invisible ; j’ai cent fois souhaité de ne laisser aucune trace, ni sur terre ni dans les cœurs. Quelle angoisse de découvrir ce regard comme un milieu universel d’où je ne puis m’évader. Mais quel repos, aussi. Je sais enfin que je suis. »

Les mains sont partout chez Sartre comme des signes.

Elles se salissent au contact du monde et au contact des idées. Elles se salissent de se vouloir intouchée, de se croire excusées, pardonnées ; de n’exister qu’à défaut.

Il faudrait toucher « nos mains sales jusqu’aux coudes », de « merde », de « sang ». Sentir comme les idées frottent à la peau trop réelle des décisions jusqu’à brunir, jusqu’à brûler, jusqu’à blesser la chair même.

Le Prince des Achées, dit Machiavel, passait son temps de paix à étudier la guerre.

La paix n’existe pas. Hugo naît, dans le cinquième acte, dans ses idées comme au milieu d’un champ de mines, un champ de ruines peuplées de l’inévitable trahison de la chair. Nous pouvons – à sa manière – nous sauver d’avoir à vivre. Et penser, alors, penser est un refuge possible. Les hommes deviennent des corps impossibles à regarder dans les yeux. Ils peuvent mourir – dix, cent, mille, cent milles tomberont pour notre enclos de rêve.

Hoederer est lui tout entier dans fièvre. Il ne craint pas la boue – ou sa crainte est une île inaccessible, inviolée. Il n’y a, dans les principes, il le sait, qu’un grand mensonge, qu’une grande tricherie. Il faut être « de circonstances » et de « situations ». Sartre murmure derrière lui : « la liberté n’est qu’une situation ».

Les principes meurent devant les faits. Ils ne sont qu’un prétexte pour se sauver du monde. En 1940, Sartre recevait un étudiant qui lui demandait s’il lui fallait rester auprès de sa mère, pour l’aider sous l’Occupation, ou s’engager en résistance, partir pour l’Angleterre. A la fin, il n’y avait rien qu’un dilemme :

« Si les valeurs sont vagues, et si elles sont toujours trop vastes pour le cas précis et concret que nous considérons, il ne nous reste qu’à nous fier à nos instincts. C’est ce que ce jeune homme a essayé de faire ; et quand je l’ai vu, il disait : au fond, ce qui compte, c’est le sentiment ; je devrais choisir ce qui me pousse vraiment dans une certaine direction. Si je sens que j’aime assez ma mère pour lui sacrifier tout le reste – mon désir de vengeance, mon désir d’action, mon désir d’aventures – je reste auprès d’elle. Si, au contraire, je sens que mon amour pour ma mère n’est pas suffisant, je pars. Mais comment déterminer la valeur d’un sentiment ? Qu’est-ce qui faisait la valeur de son sentiment pour sa mère ? Précisément le fait qu’il restait pour elle. Je puis dire : j’aime assez tel ami pour lui sacrifier telle somme d’argent ; je ne puis le dire que si je l’ai fait. Je puis dire : j’aime assez ma mère pour rester auprès d’elle, si je suis resté auprès d’elle. Je ne puis déterminer la valeur de cette affection que si, précisément, j’ai fait un acte qui l’entérine et qui la définit. Or, comme je demande à cette affection de justifier mon acte, je me trouve entraîné dans un cercle vicieux. »

La mort dans l’âme se termine ainsi : « Demain viendront les oiseaux noirs ».

Hugo et Hoederer tiennent dans une urgence. Ils vont chacun sur un chemin d’erreurs. L’un est sur cette île brumeuse des idées – il se tient seul dans sa conscience et s’éloigne des visages. L’autre est en cette plaine claire et balayée du réel – son visage n’est qu’un rictus offert à la foule.

Tous trichent. Ils se parent d’un costume d’illusions. L’une contient sa passion au bout d’une langue tendue. L’autre refuse le poids d’une certaine libération.

Irrécupérable.

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