L’origine de la nuit (1, 2, 3, 4, 5, 6)

66069537_857711077941508_6069198683746861056_n (2).jpg

1.

            Être aveugle attaché à une longue chaîne de métal autrefois d’or et devenu d’étain et d’argent, puis de fer, de plomb, puis de rouille : voilà ce que nous sommes. Parvenu au seuil de l’unique porte digne d’être ouverte, nous manquons tout parce que notre ligne a été tirée en arrière par on-ne-sait-quel mage. Flamme-langue engloutissant notre laisse chauffée à blanc, coupable certitude d’avoir quitté un lieu qui était seul nôtre, d’avoir réellement excédé les bornes, nous considérerons longtemps la brûlure à notre cheville comme la trace d’une trahison, d’un crime hors-du-commun. C’est que nous avions été près de nous dissoudre dans l’acide d’une nuit sans origine et sans cri, de cette première et définitive nuit que couvre notre chair, nos tendons et finalement notre vie. Le quotidien va ainsi un temps. Nous accumulons sur notre table une foule d’objets morts, d’ustensiles usés, nous nous efforçons beaucoup à ne rien espérer d’autre que cet horizon-là et, parce qu’à la fin nous sommes toujours rattrapé par notre rêve et par l’image ancienne de cette porte que nous avions presque atteinte, nous reprenons discrètement notre course vers sa poignée et nous prenons feu alors, d’abord timidement, puis de plus en plus fort, jusqu’à nous retrouver de nouveau dans cet état d’origine, sur le palier d’un immeuble inconnu et qui a été allumé par nous, tendant notre main vers cette porte, encore retenus par notre chaîne, jusqu’à tout recommencer exactement comme la dernière fois : tentative éternellement répété de sortir de notre propre domaine, poste-frontière clos pour cause d’incendie de forêt.

2.

            C’est que nous vivons en plein désert ! Si le sable a été rendu obsolète par notre goût des cendres, nous n’en sommes pas moins obligés à une sorte de Carême. Jeûne intégral de notre peau et de ses nerfs. Gravissant une colline, qui n’est rien qu’un nébuleux cadavre d’idées d’autrefois que nous avons tant embrassés qu’elles se sont embrasées et détruites, nous tournons notre œil sur son axe unique et blanc et voyons : là, le ciel rouge, mauve, bleu chaud, ici, l’étoile mourante de nos anciennes années. Comme est grande notre paresse alors ! Nous voudrions courir en bas du promontoire, jusqu’au suivant, et ainsi de suite jusqu’à la fin du soir, car nous savons que cette nuit n’a pas la patience de rester et que le jour prochain nous nous éveillerons au même endroit du monde, mais nous n’en faisons rien. A peine a-t-il été pensé que notre voyage cesse. A peine a-t-il été un rêve que nous nous éveillons. C’est que l’imagination n’est jamais une trêve et que nous pourrions être bien triste de nous savoir vivant.

3.

            Remonter aux origines de la nuit, avant la crainte de sa chute, de cette grande tombée qu’enfant je craignais : car on ne peut sentir une telle chose tomber sans avoir peur en même temps que tout ce qui est soit écroulé. Mais, les ombres sont des coffres fermés depuis longtemps et la clef est perdue. Ou bien, il n’y ni clef, ni coffre, ni rien. Peut-être la nuit n’est pas cette boîte à secret longtemps imaginée. Ce voile d’Isis que le poète déchire ou dans lequel il se drape, parce qu’il se complait dans une vie pauvre, une vie de regrets, passée à définir les crépuscules, les aurores, les matins, chaque saison passante et recommencée. C’est qu’il veut toujours remonter, retrouver la source de ce qui lui apparaît comme l’essence nue des choses et des sentiments. Il s’échine des années à cette précision et à ce rythme d’une langue qu’il peine pourtant à manier et qui reste enfoncée dans sa gorge, dans son corps privé, son enclos. Le monde lui apparaît derrière les grilles épaisses, les barreaux de fer noir de son verbe et il tend les bras, il tend le corps, mais seules viennent ses idées, son esprit. La pulpe de ses doigts, le sang qui y fait des rigoles, l’alcool qu’il boit, tout n’est qu’un prétexte et est mesuré par cet instrument de faussaire qu’est le verbe. La syntaxe, la grammaire, le vocabulaire, le pouvoir de produire des significations est la pire des maladies. La nuit, elle se déclenche, elle sort de son état de veille et contamine tout. A l’origine, il n’y a que cette angoisse de se sentir vivant et une distance que l’on veut nier par frayeur, mais qui détermine tout.

4.

            Quelques fantômes habitent donc cette nuit-là qui n’est qu’une chambre sourde, anéchoïque. Il s’y manifeste un bruit de fond, une ligne de basse, aveuglée dans le jour, noyée sous cette sorte de tempête qui caractérise la vie. Et, puisque nous étions sourds, puisque nous ne voulions pas entendre, nous nous retrouvons là face à une écoute nouvelle. Le monde, la pièce, la chambre deviennent le territoire hostile où nous devons sentir et désirer. Nous sommes hantés peut-être. Des spectres d’une certaine nature vivaient dans notre chair, sous notre peau, agitaient nos paupières, étaient notre maladie et les voilà évidents. Si je dois écrire, alors ce n’est que pour écrire cela. Un moyen doit exister pour donner force à cette présence. La langue peut-elle épaissir le réel comme une farine rajoutée après-coup ?

5.

            Il existe un état émotionnel où nous dé-coïncidons d’avec les objets. Les limites connues des choses se déplacent pour faire disparaître ce que nous pensions connaître et pour remettre en cause l’unité que nous espérions pouvoir identifier dans les réalités. Très vite, nous voulons récupérer ce que nous perdons et apparaît le nom que nous utilisons pour suppléer à cette absence que nous éprouvons partout. Mais, qui parle d’absence ? Pourquoi faut-il que ce qui est manifestement sans forme soit brutalement ramassé dans sa boîte ? Et encore, le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non désigner les choses, mais plutôt d’accepter le pouvoir qu’elles ont de nous désigner. L’absolu et le phénomène sont des pôles qui m’éloigne du sang. Quel effort ai-je fait toute ma vie pour nommer ! Toujours maintenant, je veux et tant que je voudrais, mon unique aspiration, ma seule authentique volonté ne pourra pas se réaliser. Je tire sur la poignée d’une porte qu’on ouvre en poussant.

6.

L’arrière-monde est un leurre.

Longtemps, nous grimpons quatre à quatre les marches de l’escalier, sans nous retourner, craignant les ombres et le craquement du bois, convaincu de courir dans notre aveuglement comme au cœur d’une mêlée de fantômes. Les murs sont alors couverts d’un invisible tissu de fantasmes. La chair tremble d’un mystère dissimulé au fond des choses, dans leurs âmes. Si ce n’est pas la peur, c’est l’ordre qui produit chez nous ce sentiment. Enfant, j’étais au seuil d’une croyance et Dieu n’était pas loin. Je voulais être initié à ces arcanes, causes d’une sorte d’harmonie éprouvée en mon corps. Je sentais quelque fois ma vie même comme une aberration. Dans mon lit, je songeais à mes membres étendus en cet espace précis, à cette époque précise et j’éprouvais un vertige ; j’approchais, en moi, du bord d’une falaise escarpée, d’une invisible faille, noire, blanche, attendant que je plonge. La folie suintait quelque part dans cette étrangeté et je m’y écartais vite, dormais mal.

Mais, l’arrière-monde est un leurre.

Un soir, devant la mer, le soleil se couchait et j’ai su. Ce n’était pas la mer, ni le soleil, ni l’horizon. Wilde a peut-être raison quand il dit que ces réalités sont des objets qui ont été vidés de leur vitalité. Il ne dit pas cela d’ailleurs – l’inverse peut-être. Ce n’était pas le ciel, sa couleur, la bruyère et les vagues. Ce n’était pas une idée apposée sur les choses. Je n’étais pas victime de poésie. Mais, ma présence, le sol dur et l’évidence étaient là, évidences indépassables.

L’arrière-monde aurait été alors le nom vulgaire d’un simple sentiment. Les coulisses nécessaires à la justification du spectacle. Je ne bougeais pas et j’éprouvais, dans ma main et dans mes yeux, le renversement du mystère. Des années passées à tourner autour d’une boîte close, d’une boîte noire que j’appelais réalité en me figurant un réel dissimulé en son dedans. Les prières apprises au catéchisme étaient alors pour moi comme des paroles rituelles ouvrant je-ne-sais-quelle voie repliée dans les parois du monde. Mais, la boîte ne contient rien. Elle n’est pas vide, elle n’est pas creuse.

Georges Didi-Huberman analyse ainsi cet « homme de la tautologie » qui veut rester « à tout prix à ce que nous voyons ». Il écrit à son sujet :

« Donc il aura tout fait pour récuser l’aura de l’objet, en affichant un mode d’indifférence quant à ce qui est juste là-dessous, caché, présent, gisant. Et cette indifférence elle-même se donne le statut d’un mode de satisfaction devant ce qui est évident, évidemment visible : « Ce que je vois, c’est ce que je vois, et je m’en contente »… Le résultat ultime de cette indifférence, de cette parade en forme de satisfaction, fera donc de la tautologie une manière de cynisme : « Ce que je vois, c’est ce que je vois, et le reste, je m’en balance. » (Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, 1992)

L’arrière-monde est donc un leurre. L’évidence n’est pas un symptôme manifestant l’existence d’une maladie voilée. E-videns signifie, radicalement, « contre-voir », « voir hors-de ». Peut-être est-ce l’inverse qu’il faut faire ? Walter Benjamin disait de l’aura des œuvres d’art qu’elle était : « apparition d’un lointain si proche soit-il ». La religiosité trouve dans cette définition son terreau premier : « il y a dans ce ciel quelque chose d’apparaissant de loin ». Petit-à-petit je crois à une poésie déconstruisant l’arrière-monde – une tautologie : « il y a dans ce ciel du ciel ». Et encore, cela est trop, car je colporte avec ma langue une foule d’éléments charriés d’un certain océan.

La poésie deviendrait obsolète si je parvenais à vivre tautologiquement – c’est-à-dire à vivre. Peut-être la joie serait-elle là. Spinoza avait senti comme nous sommes environnés de servitudes qui refusent notre joie. Ecrivant, je dé-coïncide toujours, je suis incohérent. J’invente une mystique et je me rêve initier. Je suis le producteur d’un monde et je me refuse à son entrée. Je suis à la porte de mon propre domaine et j’attends d’y être accepté.

Cet article a été publié dans Essais, Projet. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s