L’équinoxe

20181028_165258 (3)

L’équinoxe va en son dernier quartier

(en son domaine de Prince, à l’ouest
de nos terres)

en sa dernière mer, en sa dernière saignée,
nos côtes affleurent entre les vagues molles,
pétales effleurées qui se fanent, j’entends le brame
lointain contre la lune blanche, liquide,
aspergée sur les hanches ; où fleurissent
les dernières pierres, je suis né une première
et une dernière fois et j’ai vu, lointaine,
l’île où j’échouai passer, comme on regarde
un drame, sans rien pouvoir en faire
et sans pouvoir bouger ;

mes chevilles foulées, pliées, dressent sur mon chemin
un mur blond de paille, rousse les dunes tombent
dans les reins d’une certaine misère, d’une certaine
femme qu’on ne sait pas nommer ; carnet d’un voyage
à l’orée du jardin, sous les buissons d’épines,
entre la haie creusée ; caché, silencieux, j’ai fui,
j’ai pour moi seul la lourde étoffe d’un bruit
de cascade et de son, un bruit contenu
et profond, une pleine symphonie de voix
teintes de cet unique nom ;

l’insomnie guette ceux qui vivent en ce versant,
je verserais mon sang si je pouvais gagner ;

la table noire, déplacée par mégarde, trace
le parquet d’une ligne de front, d’un long sentier
de garde ; l’ornière est creusée pour mon tour de ronde,
les cartons s’amoncellent au fond de notre comble
et brûle le grenier ;

vas-tu nier qu’une fois vue, je ne pouvais plus savoir
ni si le puits était net ni s’il était vicié,
que j’allais à l’aveugle toucher l’herbe pliée
comme on frappe la marche soudainement
de son pied quand on monte dans les ombres
l’escalier de l’enfance ?

les étagères font bombances d’une tonne de pages
et toi tu te reposes, sage icône de flamme,
dorure atténuée d’une certaine pluie, en toi
luit la suie des cendres du foyer ;

j’ai quitté l’océan pour trouver la montagne,
j’ai laissé la crique pour gagner la forêt
et je ne trouve qu’une longue plaine nue
où tu vas têtue sans même seulement me voir ;

faudrait-il te boire ainsi que les noyés ?
qui vont hanter les flancs écorchés des cargos
et qui font commerce des corps entre deux eaux
à la manière d’un or qui s’échangerait là,
sur le bord d’un comptoir ou dans un port brun ?

la brume, sais-tu, je la feins, car je ne sais pas faire
l’amour que l’on doit faire quand on sait voyager ;

perdre l’été est la plus belle des choses, cette mystérieuse
bague sertie sur les nuages, je la hais et je drague
le fond de la rivière jusqu’à trouver l’hiver
enroulés dans les algues ;

viens, mon épaisse brume vague, je veux
entendre siffler contre ta peau
les vagues, contre ta peau
l’écume, contre ta peau
les dunes polies contre le sable ;

l’espace distendu file entre mes doigts,
les fées misent-elles l’argent qu’elles trouvèrent
dans mes bras ? je ne peux le savoir, mais enfin
je l’espère ;

je ne veux pas, je ne veux pas retrouver notre terre,
les bancs s’évaporent entre le fleuve et nous,
tout ce que nous dirons restera sur la digue,
les oiseaux fileront en V et nous seront tout-à-fait ivres
d’alcool et de beauté ;

la copie est donnée en main propre, le sais-tu ?
je te le murmurerais sur la nuque
et tu seras peut-être
nue ou même pire ;

l’équinoxe est venu, je devais te le dire.

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