Bulletin météorologique #1

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11° – Précipitation : 0% – Vent 13 km/h – Humidité : 86%

Les dix mètres qui séparaient l’extrémité nord de l’appartement de son extrémité sud étaient calmes. La marée des objets était à l’étale : ni vaguelettes, ni sable remué, ni goémon malaxé par l’eau brune. Les draps se suspendaient, immobiles, aux portes et aux étagères. La ligne de front, délimitée entre la chaise rouge et les seize livres constituant la pile du bureau, était dans mortes-eaux. Mes bras balayaient, en laminaire, les luminaires éteints du salon.

Je désirais l’orage – enfin, la tempête qui arrache l’écorce des hauts arbres du jardin. Je voulais, au matin, descendre l’escalier et sentir le sel séché sur l’unique porte de notre unique entrée.

Il ne se passait rien.

Je dois dire : à l’époque, j’étais soulevé régulièrement par un ventre que je voulais ignorer. Enfin, ma voisine passait demi-nue dans la porte entrebâillée et je songeais à partir comme l’amant veut embrasser des jambes.

Se satisfaire de cette plaisance, voile à peine tendue sur les hauteurs de l’immeuble. Trouver, dans le soir, les objets étendus à la place où ils se trouvaient le matin ? J’étais malade, je crois, d’un certain mal de mer et j’avais la nausée. Car, il ne se passait rien.

Une nuit, après avoir bu deux verres d’un rhum jamaïcain offert par mon amie, les symptômes devinrent plus forts encore, jusqu’à être la manifestation très claire, très évidente, d’une douleur trop longtemps ignorée. Je veux dire – cette ville sans rivière, cette ville de ruisseaux, m’avait dévorée. J’étais lentement digéré par ses mains brunes. Il existe une certaine forme de caresse qui vous tue. J’étais, dans mon port, derrière les digues blanches, les volets rabattus sur le balcon à la façon de grosses mains sur des hanches, face au visage brut de l’enfant que j’avais été. Il hurlait, de colère : « tu n’as pas vécu ! » et c’était vrai.

J’allais avoir trente ans. Je les avais presque. Mon âge poursuivait sa lente ascension – dents écorchant patiemment les arrêtes de mon corps.

J’étais entouré de livres. Les bibliothèques sont terribles quand elles paraissent telles qu’elles sont : foule murmurante, œuvres achevées nous appelant et demandant : « et toi ? », bruissant de ce chuchotement des repas de famille quand vous avouez être toujours là où vous étiez, de ne connaître ni corps, ni lèvres, ni enfants. Autour de moi, se trouvait Woolf, Gary, Cage et toute une assemblée intimidante de tantes et d’oncles m’attendant au tournant. Je ne savais pas tourner.

Ma vie, déroulée depuis son début sur une longue ligne, était droite comme un i majuscule.

Il peut être heureux de se tenir ainsi face à l’océan – sans penser aux courbures que le monde peut prendre. D’être – sec, dans son existence, comme du bois flotté, taillé jusqu’à son cœur et qui ne bougera plus. Je n’étais pas ainsi. J’avais l’orgueil d’espérer autre chose et de ne rien faire néanmoins. J’étais coupable d’un crime absolu d’immobilité.

Il fallait vivre.

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