Ce qu’écrire est devenu

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Écrire est devenu une routine – j’habite les mots comme dans le lit d’un vieux couple qui ne se parle plus. C’est que, je ne crois plus en la libération et la vie est de moins en moins confondue – je la vois, elle est nette et elle tranche. Peut-être peut-on rendre la poésie obsolète, elle aussi, comme le reste. Ma violence restera dans mes mains comme ce coup qu’on ne porte jamais contre l’enfant qui nous tue. Être seul – ne rien attendre – donne aux poèmes ce goût de lac placide et nuiteux. Parfois, j’espère en moi une image retenue depuis longtemps et qui brusquement prendrait feu – il n’y a rien. J’ai tout brûlé. Chaque nuit, patiemment, je rallume le foyer où ne subsiste plus qu’une cendre – car je ne vis pas assez. Les poèmes sont devenus une longue suite de performances de mage – il n’y a rien. Si je passe à proximité de lèvres que je voudrais embrasser – je me retiens, car je ne sais plus qu’écrire. Cette misère-là ne doit pas être trop visiblement montrée car, à force, elle lasse et moi-même et le monde. Peut-être mon corps s’est-il doucement dégradé dans la crainte. Je traverse la grande ville à la recherche d’une branche sèche et je crache. Autour de moi, l’être n’a plus son pouvoir d’étrangeté – ce n’est pas qu’il est connu, c’est que je veux l’ignorer. A quoi bon ? La vanité même est une tricherie et elle ne voyage plus. A vingt ans, je sentais sous l’absurde une faille où je glissais mes doigts – comme en elle. Maintenant, l’absurde me semble être une idée de jeunesse – il repose comme ces fleurs que l’on fait sécher longtemps entre les pages d’un livre qu’on ne lira plus. Je ne suis ni cet être qui dit oui ni cet être qui dit non et même mon indécision est flottante. J’existe, cela je le sais, par expérience quotidienne et synthétisée doucement. Ma gorge peut, rarement, être de sel en voyant, au hasard, des gens qui s’embrassent dans la rue ou un coucher de soleil – mais immédiatement, je reconvoque les systèmes qui disent de ces réalités qu’elles sont une rengaine éculée et sans forces. J’étais, à vingt ans, convaincu d’avoir aimé trop, je suis, à trente ans, convaincu d’autre chose que je ne désigne pas. Je ne crois pas être vieux ni avoir perdu mon temps, je n’ai pas peur du vide que je trouve dans les champs dénudés de ma ville, je suis présent – vivant et mort à la fois.

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