La Bibliothèque #7 – Supervielle et le bar qui porte le nom de la femelle du lièvre

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« Nous sommes là tous deux comme devant la mer » – Supervielle je n’ai que toi dans ce bar, sous la verrière noire, que toi et tes Gravitations. Une fable est racontée, tristement, par un homme qui ne rencontre rien. Quatre personnes, à la table, épousent des écrans – gestes et images avortées du grand jeu, de la grande invention. Ni séduction ni brûlure ni inclinaison. Tourelle d’observation.

Le vin blanc coule dans la gorge – seul, moi aussi, sous la grande lunette bleue. Il pourrait se passer un monde avant que d’être heureux et je ne bougerais pas. Débarcadères sous une tempête vide. Des livres reposent – gris et roses derrière l’unique verre de l’unique vitrine. « Je ne sais que faire aujourd’hui de la Terre » dirais-tu si maintenant tu étais là.

J. travaille autour comme une sorte de papillon. Un homme barbu chauve embrasse l’amoureuse et, peut-être, ne l’aime plus. « Le ciel est si large qu’il n’est peut-être pas de place / en dessous pour une enfant de ton âge » – je voudrais boire un vin rouge chilien. Le tanin et la poudre du sol qu’on assiège. La poussière embrumée des longues journées de drame. Le sang qui séchera sur les draps dans l’allée.

Supervielle pense – la tristesse des dieux.

(je commande)

« Qu’il te donne le vertige des précipices ». Je ne sais rien du Chili. Sa géographie est, pour moi, comme un large geste de bras. Je bois maintenant le vin noir et gras. Des bulles sont formées au-dessus des passages. Toujours Walter et Benjamin. Toujours les fantasmagories et les naufrages du sens. L’aporie et les masses qui tremblent dans le petit chemin.

(je parle)

Dans les bars, la parole, seule, en soi, dans son crâne, est toujours avortée ou alors on se trouve – comme maintenant – très loin de son départ, isolé dans son fruit. Dériver longtemps, ainsi, sans un bruit, sans savoir. Mouvoir – en dedans – ses membres et penser sa voix qui brise les glaces emmitouflées.

« Je sors de la nuit plein d’éclaboussures » – c’est ça, Jules sait parler – et plus loin la jour est déchiré. Que le réel étoffe, je le sais depuis long. Cet homme qui était professeur – il dessinait au tableau des lettres et en disait des choses – me dénombrait les choses que l’on peut découdre, coudre et ensevelir sous une bouche qui fait. Il savait Heidegger – c’est qu’il ne savait rien, mais ignorer très bien, avec divinité.

Une nouvelle table, devant moi, est assise et sent fort le parfum. Une femme jaune, blonde et que je trouve assez belle, un homme doux mais qui veut feindre autre chose, un pull blanc qui se meut sans savoir où il est et une autre jeune femme qui fleurit – selon son chemisier – d’une foule de roses. Suis-je loin ou proche des choses ?

Gravitations – je pourrais être ce mouvement de l’orbe qui toupille autour d’un centre mort. Je dors. Je suis vivant et éveillé. J’existe entre deux mondes – comme la pierre qui affleure quand descend ou monte la marée. Le tourbillon où, enfant, nous débattions nos pieds. J’avais alors « plus qu’il ne fallait d’espérance ». Fable du monde.

Ma mémoire a oublié de taire son impossible chant. Parfois, parfois je sens l’autour comme l’ouvrier sent la mine où il doit s’enterrer. Enfant, j’imaginais les filons comme de longues traces continues de dorures et d’émail.

(je bois)

J’ai bu deux verres un peu vite et je suis doucement ivre. Ma tête roule un peu sur la tête des autres. Ma table est de bois sombre et faux. Plastique composée et d’allure banale.

Depuis peu, je le sens, j’espère un commencement. L’aurore – sa paupière et son sang. Ce soir, à la fenêtre, il faisait brûlant jour terminé dans la rage. Je veux dire – cette clameur peu sage du ciel crépusculaire. J. dans le lointain lave des verres blancs.

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