Souleymane Sachir-Diai – La grande stagnation (1992)

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« Venir d’on-ne-sait-où, comme ça, aléatoirement, depuis un coin écroulé de rue ou même par le ciel, c’était son grand talent. Il tombait. Souvent, il me disait : « cela, tu ne sais pas le faire » et il apparaissait une seconde plus tard d’un lieu inattendu. C’est vrai. Je ne savais pas le faire. Je ne le sais toujours pas. Je me retiens longtemps.

Enfin, la nuit où il est mort, je ne l’ai su qu’à peine. Je lavais l’escalier qui séparait la rue en deux – la cire des bougies du café faisait sur les marches des cascades de crème – et j’ai senti une bombe. Je dis bien « senti ». Les bombes ne s’entendent pas. Elles ne frappent pas la porte. Bientôt de la fumée rayonnait devant la lune blanche et je ne savais pas qu’il était mort – ni ma chair ni mes yeux ne pleuraient, je respirais un air âcre mélangé de matière.

Derrière les volets clos, j’ai cru apercevoir une foule timide de regards. Les yeux étaient, derrière les barreaux, comme une assemblée sauvage, des animaux de zoo, un troupeau de zèbre se demandant quand fuir. Moi, parce qu’il me restait deux marches à laver, je ne m’en occupais pas. Ma peau vibrait un peu – je l’admets. Mais, il était encore là.

Le lendemain, Alma m’a dit qu’il avait disparu et j’ai reconnu, après-coup, son odeur dans la cendre. Je crois que, pour moi, c’est ce jour-là qu’a commencée la guerre. »

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