L’impossible

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Devenu incapable d’écrire – pour combien de temps ? Incapable. Avancer dans la langue, brume fouillée, fruit mort, au centre, qui me faisait un cœur et d’où je respirais. Pâle. Je suis pâle. J’ai les mains bleues, ramassées dans mes manches. Je sors et je ne ressens rien. La vie est un constat. Le matin, la rue, semblable, s’empile sous mes pieds. Froid, j’avance. J’entre dans des salles. Comme anomalie dans une plaine continuée. Écharde arrachée d’une poutre trop noire, trop vieille, d’une poutre séchée de grenier qu’on ignore et qui est venue se ficher dans la terre. L’horizon. La fuite en avant de la terre jusqu’au bout d’une jetée. Devenu incapable de penser à autre chose qu’à cela : la terre ronde. La terre qui revient infiniment sur elle-même. La terre qui rattrape son pli, par derrière, comme si elle se poursuivait. Devenu brouillard, brume, nappe – tout le lexique des nuages me convient, mais dit sans poésie, pensé sans fièvre.

Devenu seul. Rien à dire sur cela. Rien à dire sur cela sinon ce que je disais il y a déjà deux, trois ou quatre ans. Pour combien encore le ressassement. Retourner, à la pelle, le chantier, le jardin, je ne sais même plus comment dire, cette chose, en moi, qui est le corps ou l’habité et dont je devrais pouvoir faire autre chose qu’un poème.

Je suis fatigué. Une fatigue sans contraste et bien pauvre. Je n’ai pas de misère, pas de tristesse, pas de regrets. Je ne suis pas inquiet. Devenu bien tranquille. Bien stable. Comme la pierre que l’enfant ne frappe pas et qui reste, là, sur le pont de bois blanc, sur les lames élimées de bois blanc, en attente, dans sa posture de pierre, exactement comme elle est. Sans un drame. Je ne pivote pas.

Le médiocre est partout dans mes vers, maintenant, comme une herbe mauvaise qui pourrit dans les dalles. Je continue la lente entreprise de ma poésie comme un homme qui ne reconnait plus ce qu’il fait, qui ne sait plus pourquoi ou comment il en est arrivé à couvrir cette esplanade immense d’une quantité absurde de pavés. Mille poésies pourront venir, comme celle-ci, s’accumuler encore. Mousse sur le bord du rivage pendant les grandes marées. Poudre et algue brune. Puanteur des choses laissées à leur mouvement propre. Je glisse naturellement vers mon lieu d’origine.

J’existe. Oui. Je suis dans ma répétition. Le matin, la rue, semblable, fait avancer ses visages, ses lumières et, exactement de la même manière, une voiture s’arrête pour me laisser passer. Si je courrais demain, sous les roues, d’un coup ? Je ne le ferais pas. Je suis sage et pensif. Je n’ai pas de désespoir ni de stupidités. Je ne m’attends pas ailleurs qu’à l’exact emplacement où je suis. Ni satisfait. Ni l’inverse.

Devenu. Toujours devenu. Encore devenu. Continuer à devenir. Devenu. Toujours devenu. Devenir encore. Encore et encore. Répéter cela. Sentir la nausée. Sentir l’ivresse et la nausée de la répétition. Comme l’enfant qui tourne sur lui-même et sent qu’il pourrait, oui, qu’il pourrait ne pas s’arrêter, qu’il pourrait tourner encore un tour de plus, et un tour de plus, et un tour de plus et qui ne reviendrait pas. Comprenant qu’il n’y aurait personne pour lui dire de se taire, de s’arrêter de tourner. Devenir à la manière de cet enfant-là. Enfant qu’il ne faut pas confondre avec les fous. Enfant qui est tout sauf fou, mais excessivement raisonnable. Qui trouve son repos là. Qui se calme là, dans son geste. Devenir compulsivement. Arracher les peaux mortes du bout de ses doigts froids. Traverser la rivière. Traverser le pont blanc. Laisser la pierre intouchée. Ne pas toucher la pierre. Devenir. Toujours devenir. Encore devenir. Parvenir jusqu’à la route et nous laisser passer.

Tourner sur soi. Encore un tour. Tourner sur son emplacement, sur son lieu, dans sa loge. Sentir que ce qui tourne est immobile en lui. Sentir que ce qui tourne est un pivot figé. Une pierre. Ne plus pouvoir écrire. Ne plus vouloir écrire. Devenir. Seul. Ne rien dire sur cela. Ne rien faire. Habiter, sans drame, son logement. Devenir. Toujours devenir. Revenir sur soi. Voilà. Revenir. Comme ça. Ne pas craindre d’être là où se trouvait avant et où on se trouvera. Tourner.

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