Il ne se passe rien

20170710_220813 (2)

pourquoi, ce soir, je ne peux pas
ramener mes jambes sous mon menton,
sentir mes jambes contre la chaise,
tenir mes doigts contre mon front ?

pourquoi mes coudes touchent lentement le bois
et ne savent plus qui est qui
ou est quoi ?

ni comment le matelas
est tombé dans le salon

ni comment ouvrir demain
les yeux pour le monde inchangé

ou comment la machine à laver
tourne en produisant l’exact son
que je lui connais

je dois monter à l’escalier jusqu’à ma chambre
fermer la porte
tendre les draps
fermer les yeux

je fais, depuis deux jours, la liste des opérations
qui me séparent des choses

un nombre très grand de manœuvres sont nécessaires
pour exister simplement
ne rien faire coute à la vie
une grande somme de vide

entre mes épaules
deux pôles tendus
d’écume et de bruine,
de désir et de ruine,
la course anticipée
du désir et des cris

je n’arrive pas, ce soir, à croire
en ce « lieu-dit d’éternité »
dont je parlais enfant

je me voudrais ivre, maintenant,
un fruit pourrissant pourrait me donner
l’idée de fuir

je passe ma main sur les feuilles corrigées et je sens
qu’elles sont assez présentes pour brûler
si je veux

le parquet est croquant peut-être
mais je ne veux pas le mordre
car je suis trop fatigué

la Théorie sexuelle a une odeur de vieilles étagères de vielles boutiques
que je ne veux pas lécher par peur
d’être engagé

devant moi, avant moi, le canapé blanc
avec ses tâches de fêtes anciennes
où j’ouvrais grands mes bras

enfin, le tabac que je ne fume pas,
émietté sur le bord du câble noir
comme l’archipel isolé
ou simplement comme poussière
de tabac

ma gorge gratte et je la râcle,
il ne se passe rien

il faut que je montre ma plaie violente
et suppurante
comme on montre son ciel

donner une dimension cruelle
à la banalité

deux pots de verre vides sont là
en cendrier sans cendre
ni mégot

dans l’angle de la pièce, le lampadaire multicolore,
jaune, bleu, orange, violet,
remue l’éther en vague,
il ne se passe rien

il ne se passe rien non plus
quand je fais claquer mes mains,
ma langue sur le palais,
pour faire du bruit et me savoir
sonore,
vivant,
puisque c’est la même chose

la même chose aussi si je marchais de deux pas vers la droite
pour effleurer les feuilles d’une plante
qu’on appelle « le monstre »
et qui mourra bientôt

le bout de mes phalanges
froid dans son destin

soudain l’espace apparaît dans une lueur de voile,
soie ou coton fin,
miracle d’un œil qui voit
malgré une centaine de paupière
entre le monde et lui

l’étagère vacillante sous des années de lutte
entre mon esprit et le poids des idées

dans le meuble de formica sombre
des factures et des billets de train
qui ne sont plus vers Strasbourg

un carnet à dessin
où je ne dessine pas

par jeu, je cache dans mon dos, avec mes doigts,
un chiffre, que je veux deviner
et je n’y parviens pas

il ne se passe rien

les lettres A Z E R T Y U I O
sont dans un ordre décidé
depuis longtemps
et malgré moi

« Bonjour, aux locataires qui ont
le balcon qui donne à notre entrée
de garage : attention
aux pots de fleurs, etc. »

en bas de la fenêtre de la cuisine
sont les débris du pot de fleur
tombé avec le vent

la terre cuite n’écorche pas le bitume de l’allée

il ne se passe rien

rien dans la tempête

l’odeur de la tomate en boîte que j’ouvrais
et qui cuisait lentement
fait jusqu’ici une trace

enfin,
mon ventre est dur
et malaxé de rancœur
que je contiens moralement

mon dos est une corde tendue
qu’escalade mes idées
qui vont de mon bassin
jusqu’à une sorte de cervelle
où sont toutes celles
que je laisse tomber

ainsi de suite
l’épilogue de ma pensée
le carnaval
le désir avec son masque
ténébreux et blanc

la lettre d’amour interdite
reçut il y a deux ou trois ans

ainsi de suite
comme s’il ne se passait rien

la fuite crépusculaire
des jugements

comme la rage qui se conforme exactement
à la disposition des objets
sur les tables, sur le plancher,
partout exactement comme il faut
pour avoir dans mes pieds
une colère

comme la pluie que je crache en parlant
quand je suis trop heureux
ou trop désespéré

ni l’un ni l’autre maintenant
juste devant moi
les deux matelas rayés
que je ne bouge pas

il ne se passe rien

je fais semblant de boire au sein de mon passé
je fais semblant de voir que je suis bien vivant
je frotte la panse les parois de mon cœur
ma glotte pousse la saleté dans mes os

il ne se passe rien

je fais semblant de toucher la moiteur de ma peau
la moiteur de ma lèvre
la sève nuiteuse pruine sur mes reins

il ne se passe rien

je fais semblant de lire des morceaux
avec une splendeur de moine
qui ne se touche pas
en brossant ses cheveux

« passer quoi qu’il en coute »
le mur très haut
du domaine des dieux

il ne se passe rien

je fais semblant de partir vers ma chambre en riant
je fais semblant de passer de l’eau contre mes dents
je fais semblant de toucher ce que je ne touche pas

il ne se passe rien

la machine brâme seule
dans une forêt fertile

l’eau massacre péniblement les tuiles
noires

il ne se passe rien

jusqu’à l’abrutissement
ainsi depuis trois fois trop longtemps
de vivre entre la chaise et le bureau
comme en s’aboutissant
en se terminant trop tard
trop tôt
qu’importe

il ne se passe rien

les matelas si proches m’attendent
et le vent…

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