Confinement – Jour 2

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Confinement – Jour 2

La terre de notre balcon (lavé à grande eau) a (littéralement) ruiné la voiture des voisins du dessous – elle est pleine de poudre, de poussière, d’eau souillée.

Les voisins ne disent rien puisqu’ils se confinent.

On fond, ici, ce n’est certainement pas la forme du silence qui changera (je confirmerai cette hypothèse plus tard, quand nous aurons pris « à bras le corps » l’isolement), mais la forme du bruit.

Dans le supermarché, tout à l’heure, c’était la forme des mouvements. Les corps, le brassement des corps, la fébrilité malade.

Je ne cesse de repenser à ce début de thèse avorté sur la politique du corps infecté. Machiavel et sa Description de la peste. Quand j’y travaillais, j’avais dans les oreilles le bruit des tombereaux couverts de corps. Ce bruit-là, je le sentais fendre le silence comme un couteau chauffé à blanc.

Avec Julie maintenant, nous écoutons de la musique très fort.

Qu’est-ce qu’un évènement ? Cet inouï que décrivent les philosophes ? L’avenant heideggérien, cet être qui « vient à nous », qui « vient jusqu’à nous » ? Il est minuit cinquante et je songe brusquement que le temps est revenu sur nous. Peut-être l’évènement est cette date qui revient continuellement sur les corps et les esprits ? « C’est ce jour-là que ça commence » – ça ne désignant rien de plus que cet informe psychanalytique, cette sombre intuition. « Quelque chose change ». « Quelque chose a changé ».

Ces moments où l’on sait que « quelque chose » me semblent très rares individuellement et encore plus rare collectivement. Tout se passe comme si, le plus souvent, l’histoire (avec sa grande hache ou non) procédait par petites altérations progressives, par petits coups de marteau.

Enfant, au retour de l’école, devant les images des deux tours qui s’effondraient, j’avais senti que « quelque chose changeait ». Ensuite, les attentats peut-être. Difficile à dire. Il y a eu d’autres moments encore, mais je n’y pense pas immédiatement, ils ne viennent pas aussi aisément que ceux-là.

Il est minuit cinquante-huit.

La maladie pèse peut-être déjà dans mon corps, elle a peut-être déjà son poids de miasmes. Le virus habite peut-être déjà dans mes appartements.

Demain, premier cours à distance. On parlera surement de « l’évènement ». Je leur dirai sans doute que, justement, on ne peut pas parler des « évènements », qu’ils nous dépossèdent de la parole et de la Raison. Peut-être lira-t-on des poèmes.

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