Le confinement – Jour 13 – La disparition de l’évènement

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Mon bureau se couvre lentement de livres.

Depuis quelques jours, je sens bien que l’exceptionnel laisse place à une situation qui, déjà, pour moi, est devenue normale. La substance de l’évènement est perdue, lentement. Elle se dissout au balcon ou dans l’empilement des livres sur le bureau de bois clair (Neruda, Celan, Pavese, Creeley, Foucault, Camus, Wittig, etc.). « Le cours de l’expérience a chuté » comme dirait Benjamin.

Le compte macabre et quotidien des victimes de la maladie n’a pas de réalité pour moi qui regarde depuis le dernier étage d’un immeuble les nuages de mars passer et mourir derrière les toits. Pire encore, si je suis honnête avec moi-même, je sens bien que cette comptabilité m’éloigne du réel. Dans quelle mesure les statistiques sont une bonne mesure de l’évènement ? J’ai le sentiment d’un épuisement de la crise par l’information, d’une lente dépossession. Ma pensée et mes sentiments peinent à trouver des prises sur une situation saturée de récits, d’hypothèses et de démonstrations.

Que faire de l’imaginaire travaillé par les journaux, les articles, les échanges. Soldat d’une guerre absente. Noyé par une vague invisible. Depuis les fenêtres de mon appartement, je n’assiste pas aux rencontres et à la nouvelle mythologie du virus. Ici, les gens n’applaudissent pas et ne se parlent pas vraiment par fenêtres interposées. Des ombres vagabondent parfois dans la rue et hurlent, comme autrefois. Avant-hier, une femme, au rez-de-chaussée se faisait agresser et nous appelions la police.

Enfant, j’étais frappé, quand j’entendais une vieille personne parler de la guerre, de me rendre compte qu’elle n’avait pas grand-chose à en dire. Je crois que, pour une grande part, cela venait d’une pudeur et d’une fragilité du discours : comment dire une chose comme ça ? Mais, dans quelle mesure les évènements ne nous laissent-ils pas, aussi terribles soient-ils, devant l’impossibilité d’un discours neuf ? Bien sûr, la maladie n’a rien à voir avec la guerre et bien sûr aussi je n’ai rien à dire parce que, finalement, je ne suis pas touché. Je crois aussi néanmoins que le rituel, le quotidien, l’habitude reprennent très vite une place chez les gens qui, comme moi, ne sont confrontés qu’aux récits médiatisés d’une crise qu’ils ne vivent que par effet indirect.

Peut-être l’exception résiste à la durée.

Le 11 septembre, j’avais onze et je savais, devant ma télévision, qu’une chose avait changée. En vérité, elle changeait déjà depuis longtemps et ce n’était que le signe très violent d’une déchirure dans la croute de l’Histoire. Là, à trente ans, je crois que quelque chose va changer, mais la nature même de ce que nous vivons suppose l’écoulement de la durée. Mes gestes quotidiens, mes habitudes continuent alors qu’a lieu l’accident. Je continue de faire la cuisine alors qu’une certaine idée du monde est peut-être en train de tomber. Je lis encore des livres, j’écris de la poésie, je bois des bières alors qu’il se passe quelque chose.

Hartmut Rosa, dans son livre Accélération, parle de ces « îlots de décélérations » qui sont, à l’ère de la modernité tardive, des scandales du calendrier ou de l’emploi du temps. Le bouchon, la grève, l’accident qui nous arrête sont autant de moments gagnés sur la vitesse généralisée et l’expansion irrésistible du pouvoir faire. Il faut, dit-il, inventer des « îlots » volontaires, des moments d’arrêts, des stances.

J’entends que trois milliards de personne sont confinées.

Ce nombre, comme les autres, n’a pour moi aucun sens. Je regarde dans ma rue et je n’y vois personne.

Des cartes de Mercator s’affichent sur mes écrans. Des bulles rouges remplissent l’espace. Un millier de morts prennent la place d’un pays.
Vers mon lycée, hier, brûlait quelque chose qui répandait dans le ciel une large fumée.

Mon balcon est devenu la vigie inutile d’une mer repliée sur elle-même.

J’observe par des vitres qu’autrefois j’ignorais. Je marche avec précaution, j’évite les autres corps. Le sol est de la lave, comme dans ces jeux d’enfants où il fallait se jucher sur les meubles pour éviter le parquet brûlant.

La catastrophe n’est peut-être pas ce dénouement brutal que j’imaginais avant.

Une fois, avec mon père, en nous engageant sur un rond-point avec la veille R5 blanche, nous nous sommes mis à glisser. Il ne pouvait plus contrôler la voiture et nous avancions doucement vers l’accident. Je me souviens de notre conversation, de deux ou trois mots, où nous évoquions la fin prochaine de l’évènement comme s’il s’agissait de n’importe quoi d’autre.

Peut-être est-ce le plus troublant. Non pas l’inéluctable, mais sa lenteur. Non pas la catastrophe, mais sa lourdeur. Pas d’effondrement ni de disparition soudaine. Un engourdissement progressif des membres. Nous tenions en équilibre gyroscopique que parce que nous avancions à une certaine vitesse et notre roue a crevée. Non pas le bouleversement, mais sa paresse.

Comme la vitesse et l’urgence sont devenues, au fur et à mesure de notre développement, les catégories principales, notre mode d’appréhension spontané, nous ne comprenons pas ce qui avance à pas de loup, ce qui n’éclate pas au visage comme deux tours qui s’effondrent.

Notre langue s’accroche aux surgissements locaux spectaculaires – comme les attentats – dont nous tirons des conclusions générales. Le local ainsi diffusé, sur un modèle homéopathique, dans le monde entier, devient une grille d’analyse totalitaire qui nous empêche d’accepter que, vraiment, depuis notre balcon notre vigie est bien vaine.

Maintenant, c’est comme si nous étions contraints à la modestie par notre îlot. L’évènement global n’apparaît nulle part « précisément », mais partout en même temps. Je ne crois pas avoir été éduqué à la simultanéité. L’actualité était une suite d’évènements liés entre eux comme les perles sur un collier. Que peut-on dire quand ce n’est pas une perle de plus qui se rajoute, mais quand le collier lui-même est altéré, modifié, disparu ?

C’est la première fois que j’assiste à un changement que ne vient pas de « quelque part ». Pas d’ennemis. Pas de fronts. Pas d’endroit d’où je pourrais dire : « c’est là que ça se joue » ou de temps que je pourrais identifier comme : « le moment où ça a eu lieu ».

Cela fait deux semaines et déjà j’ai l’impression que nous nous épuisons collectivement à produire des discours et un imaginaire qui recolle la diffusion de la maladie à une logique de l’incident. Je ne sais pas combien de temps cela durera. Mais, si cela durait trois mois, six mois, un an, deux ans ? Que ferions-nous pour penser et imaginer ce qui ne serait plus alors un épisode dans la marche accélérée du monde, mais une situation ?

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