Le confinement – Jour 28 – La Bretagne

20180704_215922 (3)

Confinement – Jour 28

Sortant pour la première fois depuis trois jours, j’entends, à la radio, la Foule sentimentale d’Alain Souchon et sens venir de je-ne-sais-où (on ne sait jamais d’où vient cette chose-là) la nostalgie des trajets en voiture, avec ma mère, revenant de chez Momo ou de la plage. L’enfance guette partout ces derniers temps. Dehors, la troupe habituelle des égarés joue en hurlant à se jeter de l’eau.

J’ai lu encore une fois toute la journée. Pensant à ma famille qui me manque. A mon frère, qui travaille à l’usine toute la nuit et avec qui je voudrais rire et jouer. A mon père, seul chez lui, avec qui je voudrais aller à Brignogan pour regarder cette baie qu’autrefois je traversais en ramant. A ma mère que j’imagine travailler dans la véranda, dessiner peut-être et avec qui j’aimerais aller voir Véronique ou Solange.

Mes pièces vides ont été remplies ces derniers jours d’une foule de gestes qui ne m’appartiennent pas. J’ai lu Fitzgerald et Jarry, Bolaño et Wittig. Le Midwest bouillonne sous le tapis, le Chili gagne les hauteurs du linteau. Comment faire ? On peut être nostalgique de ce que l’on a pas vécu et de ce que l’on vivra demain. Mon départ est partout, déjà, sur les murs et dans les mains. Je vois glisser entre les arbres du jardin des voisins – que je regarde, le matin, depuis la salle de bain – le souvenir de mes propres après-midis de joie dans le jardin de Saint-Eloi.

Pourquoi les souvenirs sont-ils ce remblai qui comble la tranchée quand il ne reste plus rien à trouver pour se divertir ? J’ai, parfois, l’idée que les gens, à la fin, voudront tous déclarer l’amour qu’ils portent aux autres. Cela n’arrivera pas, évidemment. La pudeur recouvrira tout, comme toujours, mais tout de même…

J’envie Marine soudain, réfugiée à quelques kilomètres du sable que je crachais « à l’époque » en sortant de mes vagues. Boutrouille où l’on allait avec Françoise et Ronan. Dès le parking, nous écoutions le bruit de l’eau et faisions des hypothèses, plus ou moins optimistes, sur la forme des vagues, muettes et aveugles, cachées par la dune. La silice craquait sous les dents quand nous engloutissions les crêpes. Ces après-midis naissaient et mouraient comme de formidables clichés.

Peut-être habite-t-on toujours quelque part malgré sa propre enfance, contre elle, usant de sa forme et de sa force comme on utiliserait une cale pour faire tenir un meuble qui sinon s’écroulerait ?

J’étais sur le balcon et je lisais La fêlure. Pour une histoire de séchage, les draps étaient sur la rambarde et claquaient dans le vent. Ces choses simples, si simples que je me refuse à les écrire maintenant – comme si j’avais atteint une certaine limite, un jour, et que je ne pouvais plus revenir à certaines substances maudites d’être entrées trop profondément dans la gorge et dans le sang. Les nuages – autre sujet interdit –, les nuages gonflaient sur le ciel très bleu, au-dessus de moi et au-dessus de la lucarne de Julie. Des souvenirs de Mauléon et de Toulouse. Apprendre à nager avec Karine et Morgane, dans la piscine, moitié effrayé et étonné d’y parvenir enfin. Les nuages rongeaient le mur d’enceinte avec plus d’efficacité qu’un papier signé de ma propre main.

Avec tout ça est venue un désir de fête. Je veux dire. La fête oublieuse et salée. Quand on jouait au foot dans l’herbe alors qu’il était minuit et qu’on y voyait rien. Sous le barnum, derrière nous, un autre monde de lumières éclatées répandait sur les arbres et sur l’été des flaques appétissantes. La meute d’enfant que nous étions, en quelque sorte laissée dans cet abandon formidable, arpentait un territoire d’une centaine de mètres autour du cœur agité de la fête. Parfois, sous les arbres, on se retrouvait seul, les autres ayant couru ailleurs, et on s’effrayait en entendant le craquement des feuilles et le sifflement des nuages. Il faisait nuit et, dans cette nuit, une liberté se découvrait à nous.

Il est 18h26 et dans trois heures le couvre-feu tombera.

Cet article a été publié dans Prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s