Rue de Babel – digression sur les ivrognes du bas de la rue

saul-leiter-_ (2)

Rue de Babel, l’ivrogne barbu n’hurlait pour personne. « Va te faire… », « Je te… », etc. Il frappait sur les volets et y laissait du sang. Voix brillante comme la cloche que l’on sonne le matin pour repas. La voiture bleue passée, il ne s’y trouvait plus. Sur la plaque souillée, il dormait en crapaud. Du haut, ne craignant pas les coups, je l’insultais dru. Il ne s’éveillait pas. Quel terrible oracle il faisait pour ma rue ! Bientôt, des fenêtres, vinrent quelques questions. « Vais-je… », « Crois-tu… », « Ma mission… ». Il ne répondait plus. Du haut de la tourelle la parole tombait mal et s’écorchait beaucoup. Les phrases rebondissaient sur son dos rond de mort et revenait sur nous. « Je vais… », « Tu crois… », etc. Nous croyions ses augures qui étaient nos énigmes retournées comme des gants. « Immobile, disions-nous, il doit être savant. » L’alcool puait, sybille, aux narines des passants. Bientôt, autour de lui, se forma un conclave. Des vicaires, des abbés, des pasteurs édifièrent un muret pour cacher nos regards. On ne le voyait plus. Ses présages transitaient lentement jusqu’à nous, comme la voix d’un cadavre. La voiture bleue passée, ils ne s’y trouvèrent plus. Une petite flaque baignait au centre du boulevard. Petite flaque de sang et de vin frelatée. Mer ouverte un soir, aujourd’hui refermée.

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