La Bibliothèque #11

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Et voilà que je termine ce Voyage au bout de la nuit, page 311, sur « la musique revenue dans la fête, celle qu’on entend d’aussi loin qu’on se souvienne depuis les temps » d’enfance. La nuit, alors, tenait la dragée haute. Deux heures, trois heures, quatre heures n’existaient pas. Le temps que j’habite était un vide complet. Si, par hasard, je m’éveillais là-bas c’était pour mon cauchemar. Rien d’autre.

Maintenant, seul, je passe, à mon bureau, des jours dans cette obscurité. Je m’approche, avec Bolaño, « d’une personne – je devrais dire une inconnue » qui me caresse et me fait des farces. Je traverse « l’appartement des Hemples », torche éteinte. « Les matins passent clairs et déserts » avec Cesare.

Agamben a raison de m’écrire que « survivre » est ambigu. Couteau qu’on utiliserait par le manche. Vie posée sur le dessus d’une table, nettement visible et dont on use seulement pour couper en tranche l’énorme miche de pain.

Vers treize heures, éveillé, reste sur le bureau la lampe penchée vers le bois, le câble noir, l’appareil obturé, l’attestation de déplacement dérogatoire.

Attestation raturée six fois. Recouverte. Mardi 14 avril, 17h25. Jeudi 16 avril, 14h42. Samedi 18 avril, 20h52. Etc. Empilement absurde. Musique revenue du dehors. Mains lavées, brossées, mains tâchées et brûlées d’alcools forts. Des vivres s’empilent dans le frigo, dans la poubelle et dans le ventre. Canalisations vidées de mes destinations. La ville invisible d’Italo Calvino est là, autour. Pôles brumeux des extrêmes du monde. Béring et la Pointe Saint-Mathieu repliés, confondus aux murs ornés de la cathédrale de Bourges, au supermarché de Bourges, à la place Rabelais. L’île Kerguelen bat son pavillon bleuté dans la cage d’escalier.

Je ne lis pas Fichte ou Hegel ces nuits-là. Wittig seule flotte longtemps à mes côtés. « Elles disent qu’elles n’ont pas recueillies les symboles ». Ils sont là pourtant. Les cartons accumulés dans le couloir. Les sachets humides qui s’entassent ici et là. Car, voilà, le confinement est un entassement d’objets. Un entonnoir.

Je plonge avec Céline et sa main affairée « en diverses cachettes ».

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