Confinement – Jour 40

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Confinement – Jour 40

Je laisse trainer des messages.

L’isolement dépeuple les accidents du langage et la parole manque de ce lubrifiant dont parle Ozu dans Bonjour. Je ne dis plus « bonjour ». A la caisse, tout à l’heure, j’échangeais quelques mots avec difficultés. Incapable de retrouver immédiatement les automatismes du discours mondain. Le confinement réduit la fonction phatique de la langue à rien.

Je laisse trainer de messages.

Je ne suis plus soumis à la discontinuité imposée par le rythme d’autrefois. L’espace autour de moi n’est plus polarisé, mis en tension par des trajets passés ou des trajets à venir. Je ne dois pas aller « quelque part » pour y faire quoique ce soit. Sortir est une anomalie corrigée rapidement – je n’en profite pas vraiment.

Je laisse trainer des messages.

J’écris des poèmes à longueur de journée. L’archipel de la pensée – le réseau des idées échangées, les rencontres hasardeuses de ce qui n’est pas déjà habité par mon corps – laisse place à une île isolée. La nuit, les voix de la rue, la pluie sur les ardoises, le vent qui passe dans les branches du pin mort, le cliquetis de la souris, le grésillement de l’ordinateur ont des allures de navires passant à quelques encablures de ma plage.

Je laisse trainer des messages.

Une lente conversion s’opère. Mon désir de sortir laisse place, peu à peu, à l’invention de ce désir. L’exception devient la situation. Lieu depuis lequel je désigne l’espace disponible ou non, le monde possible ou refusé. Mes rêves aussi sont victime d’une contagion imaginaire : les interdits prennent la forme de préoccupations absurdes et monstrueuses dans la nuit.

Les messages que je laisse trainer ont un pouvoir de hantise.

La culpabilité de les laisser sans réponse se mélange au sentiment aberrant de ne pas pouvoir y répondre. Je vis dans cette « grande nuit » qui va de minuit à cinq heures du matin – comme si l’obscurité justifiait les absences. Le « matin », je m’éveille avec la volonté nette d’écrire à tous ceux à qui je n’ai pas parlé, mais je n’y parviens plus, l’idée se dissout, au fur et à mesure qu’avance la journée et que le soir survient, comme la révélation renouvelée de l’impossibilité d’être tout à fait au monde. A ma droite, la fenêtre de mon bureau donne sur le lichen qui grimpe sur le toit de l’immeuble d’en face : mousse noirâtre qui ne sera jamais arrachée, mais qui se détachera seulement, d’elle-même, un jour et tombera dans la gouttière qui, bouchée, débordera.

Je laisse trainer partout des scénarios. La mouche se posera un jour sur le cadre doré. Un voisin frappera demain sur le mur de l’entrée. A deux heures j’entendrai un cri. Un lampadaire clignotera chaque nuit à partir de maintenant.

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