Le tableau de J.

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J. peint un tableau de Kay Sage. Ses mains couvertes de turquoise et autour d’elle l’odeur serrée de la peinture. Disposées en étoile, les images imprimées du tableau qui sera. Images avec lesquelles elle teste les couleurs. Sur la toile, pour l’instant, on ne voit que le nuancier du ciel surplombant les formes primitives de l’image. Pendant ce temps, j’écris à mon bureau. Ecrire ne produit pas d’odeurs ni de gestes comme les siens. Mes doigts ne se couvrent pas de syntagmes, mon bureau n’est pas imprégné d’une odeur identifiable comme un mot.

Il y a longtemps, je me souviens, elle m’avait montrée sa technique de mise au carreau de l’image. Le modèle, découpé, quadrillé comme un terrain de fouille. Puis, la reproduction minutieuse des formes et des nuances, carreau par carreau, comme une lente exploration d’un domaine que l’on croyait connaître. Je n’y parvenais pas, bien sûr, par manque de précision et de patience. Je crois que la matière me résiste et que la poésie est comme un bois où il est possible de lancer d’énormes pierres dans un lac qui n’existe pas.

La persévérance de J. est une des choses que j’admire le plus chez elle. Je sais que je pourrais aller dormir trois nuits et passer trois jours et elle ne bougerait pas, l’œil sur la maille, résolue dans son mouvement comme je ne le suis jamais. J’imagine que, même quand elle se lève pour faire autre chose ou dormir, elle tient encore dans sa tête l’acte commencé plus tôt. Avec elle, je comprends que l’endurance est un don qui ne manifeste pas seulement de la force ou de l’abnégation, mais qui révèle une réalité que je n’épouse moi-même qu’au hasard, à la faveur de certains moments de fièvres qui ne durent jamais plus qu’une nuit.

Le tableau de Kay Sage représente une plaine brune, beige, développée jusqu’à l’horizon. Ici et là des formes, cubes, triangles, rectangles scandent le paysage comme autant de monuments aux morts – mais, on le sent, personne n’est jamais mort et n’a jamais été vivant ici-bas. A droite, une draperie immense, comme accrochée sur un bâton, est soufflé de droite à gauche et je pense à la statue d’Isis du temple du Parthénon qui n’était qu’un bout de bois dissimulé sous un voile. Je me demande comment J. entre dans cette région hostile et ce que lui fait ce ciel verdâtre sous lequel repose la plaine. Je la crois en train de cartographier, patiemment, les contours d’un pays qu’elle a déjà vécu : à la manière d’une navigatrice, longeant les côtes d’un désert d’où elle est revenue.

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