Faire comme le grand-père

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Quand il revint dans sa vieille maison pour la reconstruire, mon grand-père voulu lui aussi planter un frêne dans son jardin à la place de celui qui avait été tué par les obus. Or, je voulais moi aussi revenir dans ma vieille maison pour la reconstruire, je voulais moi-aussi planter un frêne dans mon jardin à la place de celui qui avait été tué par les obus.

Les obus sont des projectiles creux, de forme cylindrique, terminé par des cônes remplis de matière explosive. Ils ne détruisent les frênes que rarement, mais ça arrive s’ils tombent dans une zone où des frênes poussent – la délimitation exacte de la « zone » en question dépend des circonstances et de la quantité de matière explosive. Pour revenir dans ma vieille maison, faire comme mon grand-père, ma maison devait être d’abord édifiée puis vieillir. Les maisons vieillissent de deux manières : par lente dégradation de la matière minérale qui constitue les murs de la maison – la plupart du temps – ou par accumulation entre les murs d’une certaine quantité de poussière – la poussière est entendue alors au double sens concret et poétique, concret puisque je pense à décomposition des briques en matière fine difficile à balayer et poétique puisque la poussière est dissolution, disparation, presque-absence manifestée dans les choses. Pour revenir dans ma vieille maison, par ailleurs, il me fallait partir, quitter les lieux, m’exiler, déménager en conservant la possibilité d’un retour. La première fois, je réalisais une à une les opérations : édification de la maison, vieillissement de la maison et exil, mais j’oubliai de planter le frêne voué à la destruction. Quand je revins dans ma vieille maison pour la reconstruire, je voulu planter un frêne dans mon jardin, mais il aurait été le premier et non pas celui remplaçant « celui tué par les obus ». Il fallait recommencer. J’achetais le terrain voisin et répétais encore : construire la maison, planter un frêne, laisser vieillir la maison, laisser pousser le frêne, partir quelque part pour revenir ensuite – assez longtemps pour que l’on puisse dire que j’étais « revenu », assez longtemps pour que mon « retour » soit un évènement assez identifié pour porter un nom. Pour cette deuxième tentative, presque parfaite, il ne manqua presque rien sinon la destruction, en mon absence, du frêne dans le jardin par un obus. Je n’avais pas d’obus ni de matière explosive et l’année après mon retour je la passais à me mettre en relation avec plusieurs mafias – russes et serbes notamment – pour faire l’acquisition d’un obus et d’un canon. Au bout du compte, j’avais tout ce qu’il fallait pour revenir dans ma vieille maison et pour replanter le frêne détruit par un obus, néanmoins mes activités criminelles avaient été faite depuis chez moi et je ne pouvais décemment considérer mon existence dans la vieille maison comme un « retour » – la preuve, dans mon quartier, plus personne ne me demandait comment se passer « le retour ». Je demandai donc à un ami de détruire en mon absence le frêne du jardin et quittai encore une fois le pays, convaincu, cette fois de revenir dans ma vieille maison pour planter le frêne tué par un obus, ainsi que mon grand-père. Malheureusement, à mon retour je ne trouvais plus de maison, mais un grand trou : la matière explosive de l’ogive avait été plus efficace que prévu et avait tué le frêne, la maison et mon ami.

J’ai acheté hier un troisième terrain pour y faire construire ce qui sera, je l’espère, ma troisième et dernière vieille maison, pour y faire poussière un nouveau frêne, etc. La décoration de cette troisième maison sera minimaliste : les finances ne sont plus ce qu’elles étaient, je l’avoue. J’achète, dans des brocantes, des meubles déjà vieux – buffet, tables, chaises anciennes, etc. – et même quelques briques ou pierres que je rajoute subtilement à l’édifie. Par ailleurs, j’ai fait l’acquisition, dans un Emmaüs en faillite, d’un stock de livres que personne ne lit avec lequel je veux garnir les rayons de ma bibliothèque. Je n’aime pas lire, mais une vieille maison possède des livres, c’est un principe admis. J’en ai ouvert un seul, au hasard, aujourd’hui et j’ai lu : « je pense donc je suis ». Je sais que je pense. Mais suis-je ? ».

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2 commentaires pour Faire comme le grand-père

  1. Pasiphae dit :

    Ca manque un peu d’obus, mais c’est très bien.

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