La Meute #1

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Chambranle écroulé de la ferme du vieux – vieille et vieux s’éveillent. « On hurle » dit-elle. Le brasero de la cour embrase, lèche, sèche le blé couvert d’épis, épines saillantes, saillies. Le vieux regarde le loup courant du bois jusqu’à lui. « Viennent-ils » pense la vieille. « Ils viennent » répond le vieux. Dehors la meute – louves en haillons – brasse la terre, brasse la pierre, ventre embrassé, poncé sur les racines. Air chahuté, chair brûlée, pas lents. « Ne craignons pas le feu » hurle la meute en avant. Silence. Les chevaux piaffent et frappent le bois de l’écurie. La vieille a froid. Le vieux aussi. Ils attendent. Le champ ouvert penche comme un troupeau : sillon gris sous lune blanche. Le ciel même paraît vieilli. « Rentrons » souffle la vieille. Le vieux médite dans sa buée. Au loin craque le blé. Hors de la forêt sont les bêtes. La porte reste fermée.

Le village se prépare. Range sa poussière, lave le parvis à l’eau du lavoir. Il faut laisser faire la saison de la nuit. Les torchères s’éteignent unes à unes comme pour l’aube. Les murs vont et viennent, frottent le manteau de la Garde. Quelque part, bientôt, on entendra un cri : tous savent.

Aux enfants a été dit une histoire qui ne faisait pas peur. Ils en furent effrayés. Jusqu’où peut fuir un œil qui n’a qu’une chambre où aller ?

La meute vint à une heure. Faux sommeil, fausse trêve, rues calmes. Gel sur les fenêtres par lesquelles on regarde. « Qu’emportera-t-elle ce soir ? » – Des lèvres posent une question face à laquelle tous se taisent. Vieux et vieilles s’apaisent d’avoir été épargnés. Ils sondent là-bas, vers la colline, d’où poindra le soleil. Le feu est une pointe. L’enfer suinte sur la place du marché. La meute passe. Claque l’âpre sentier du parc. Mille sentinelles fragiles guettent l’immensité. La meute passe.

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La ville brûlée

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La ville brûle. Hier, j’allais pour te le dire et soudainement tu as ri. J’ai gardé pour moi ce rire. J’ai gardé pour moi le feu, pour moi les murs. J’ai gardé cette braise confondue au soleil. La ville brûle encore, mais tu ne le sais pas. Elle pèse en moi et elle n’est plus pareille. Car, à la fin, ce n’est qu’un tas de pierre ! Les gens sont en elles comme dans un cimetière et ils brûlent, jusqu’à la cendre même. Sais-tu que leur tristesse va dans un soupir comme dans un coffre d’enfant ? Aussitôt brûlent-ils, aussitôt ils expirent. Je revenais de toi avec cette ville entière. Je marchais dans la rue comme on tombe d’un toit ou comme l’enfant va en bas, au milieu de la nuit, descendant l’escalier. Je n’étais qu’un pied faisant craquer cette marche que l’on devait faire taire. Arrivé chez moi, je l’ai jeté à terre, cette ville qui n’était qu’une braise. Je l’ai jeté à terre et j’ai vu. La ville n’était qu’une glaise où j’avais mis les mains et elle ne brûlait plus. Demain, je te dirai. Je te dirai cela et je craindrai ton rire comme l’on peut craindre une main. L’air sera chargé de cet odeur d’adieu des allumettes craquées. Mais la ville, alors, aura déjà brûlé. Il n’y aura rien à craindre.

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L’homme sans bagages

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comme le monde peut être plié, comme l’on peut être dans sa pliure
comme malheur et joie sont proches et comme l’on peut vouloir se sauver
et de l’un et de l’autre

vivre n’est pas parcourir une étendue ou une plaine, mais tomber dans une pliure
comment peut-on ainsi confondre la montagne et la plaine ?
qu’a-t-elle cette route pour nous sembler bien droite alors qu’elle n’est qu’un canyon ?

cet homme qui marche sur un long chemin
qui porte sur ses épaules un poids lourds
qui croit avoir traversé une plaine horizontale et grise
et qui courbe le dos

cet homme tout sa vie craindra de laisser son bagage

il s’y est confondu
il pense : « qu’ais-je mis dans cette valise ? »
(c’est que le temps est passé jusqu’à sa nuit et que sa mémoire défaille)
il craint de s’y être mis lui-même
comment savoir alors si, abandonnant sa charge, il ne s’abandonnerait pas lui-même ?
ce qui est son corps ou ce qui est son fardeau ?

cet homme pourrait se satisfaire de toutes les solitudes
mais pas de celle de s’être laissé derrière lui

aussi ne fait-il rien et avance
parfois regardant les arbres, leurs branches noires qui fendent le ciel en deux
pour être alors avec eux, dans la sève, sur le ciel, comme une feuille
et ne portant rien

la nuit vient quelque fois dans son œil comme accompagné d’un autre
qui serait un regard
ce qu’il porte alors est son rire et, pour un temps, cela est heureux

comme cet homme se trompe
comme son effort est faux
c’est qu’il ne marche pas
il grimpe

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Carnet d’Allemagne #2

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Maintenant l’on repart dans une forêt plus épaisse. Une femme mâche patiemment son pain. Mâcher est un labeur ou une tâche. Je sens la croûte froide. Elle est sur ma place comme l’eau est dans la rade. Le tunnel maintenant. Des éclairs blancs bleus visitent en rythme la vitre. J’imagine la nuit tomber ici d’un coup comme un conte commence ou comme un conte se termine. C’est que j’ai toujours imaginé ce pays dans la nuit. L’histoire est coupable et la mémoire des livres. On passe une ville aux façades très blanches et aux toits bien rouges. Une fosse est creusée dans le milieu d’une colline. Des poteaux sombres scandent la route que les voitures abîment. J’imaginais l’Espagne comme une grande plaine de champs jaunes, balayé par la sécheresse. Une plaine sans tendresse et qui ne s’aime qu’au dedans des villages. Et j’avais raison et tord. Est-ce que ce que je vois n’est rien qu’une confirmation ou rien qu’une affirmation ? Je n’imagine pas de mer pour cette terre-là. Elle est toute entière pour un centre. Elle tombe en son dedans comme un ventre. C’est une terre où l’on rentre et où l’on peut être très exactement chez soi. Beaucoup de tunnels et de pentes sapineuses. Clarté atténuées d’ombres bleues. Ce sont des entrailles ou ce sont des tuyaux. Il y a dans l’atmosphère cette densité fébrile des histoires d’enfance que l’on fait débuter au début d’un sentier. Nous irions sous les arbres pour y croiser un dieu mousseux ou une source qui chante. Pourtant, tout est lentement quadrillé par les chemins de terre, de bitume et de fer. Quelques mondes peuvent avoir été mélangés. La femme a terminé son pain et regarde. Elle a les yeux bleues et elle est blonde. Un vieil homme remue sa bouche dans le vide, comme pour attendre, et lit (sans avoir de livre). Il se lève, ouvre la porte et part. Une demi heure avant Mannheim.

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Sur un tableau de Matisse

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La porte de Collioure est close
Le corps mouvant des choses
y est noir, y est nu, y est rose

Passiflores, vignes vierges, annuelles
poussent en haies sur le domaine
sous la tutelle du gardien

L’après-midi a ce jour-là j’imagine
la noirceur épaisse de la cuisine
quand on y entre seul enfant
pour y chercher le pain

Les têtes blanches des invités d’été
trinquent et brûlent contre les dalles
Matisse a ouvert en 14 un voile
une fenêtre qui peine à se fermer

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Carnet d’Allemagne #1

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Kairserlautern Central – la carte est traversée d’une ligne bleue, on est dans l’Allemagne brusquement remué. Camions, toiture, langue qui s’accroche aux sons, qui va dans ses ronces comme un fuyard irait sans penser aux blessures. Le livre est tâché du café de la veille. Café français. Odeur passée dans les pages et dans la forêt. C’est ainsi le voyage. Tout est insensiblement et brutalement distingué. La plaine a un autre nom et ce n’est rien, et c’est tout différent. C’est que les fantasmes ont des frontières. Ils sont de cette matière impossible des idées. Matière qui donne matière à la matière. Terres rares qui nourrissent la terre. La terre et son noir charbonneux, industrieux et fumant. Des arbres avaient à l’instant une face cendre. Les bouleaux crèvent une écorce suif qui vient tout juste de sortir du feu. Un quart d’heure avant la gare. Le soleil est oblique jusqu’aux collines. Trois policiers parlent derrière la vitre. Dans les champs quelqu’un a tracé des sillons et a trouvé beaucoup de pierre, beaucoup de roches brunes et va pour y faire une mine. Comme l’hiver est ici exactement comme il doit. On s’y voit dans les bois, courir devant le froid comme derrière soi-même. Toujours rattrapé et fouillé et gelé jusqu’à la moelle. Il fait chaud pourtant. Mais c’est une chaleurs continentale qui n’est qu’un froid qui a terminé de rire et qui est une prison. Le ciel est très loin comme une libération. Je me souviens de Strasbourg qui avait quelque fois un ciel semblable. Ciel de fond de puits. Ciel de bras tendu vers le réveil, la poignée, l’aimé, ciel de bras tendu vers une chose que l’on atteint pas. Usines de briques rouges à ma gauche. Des peintures et des lettres frappées, graffées. Gravures urbaines dont on se fait une fausse idée de songes. Un homme annonce l’arrivée à quai comme un os qu’on ronge. Affiches grises où sont les visages. À 12h21 nous seront à Mannheim.

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Sur le sol

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Sur le sol, en rentrant, était une grande tâche de bitume brûlé. Les gens y marchaient, sans y penser : lac ignoré, lave sèche qui n’est plus rien qu’un sol. Sur combien de mers marche-t-on ainsi ? La tâche s’étendait jusqu’au milieu du monde qui était notre route. Et j’ai pensé à toi. L’aurais-tu vue toi, cette tâche ? Oui, je le crois. Michaux dit qu’il suffirait d’un rien pour que la mer se fige et qu’elle ne soit que vague-tempête et virgule inversée. Il ne dit pas ça, non, je l’invente, enfin, il ne le dit pas comme cela, mais tout de même, n’est-ce pas cela : à la fin, la mer se fige ? Dans le Pacifique, très rarement, des volcans cracheurs de cendre font naître des îles qui s’écroulent si vite que les hommes n’ont pas le temps de leur donner un nom. C’est ainsi. On peut douter d’avoir été une seule fois vivant, d’avoir une seule fois touché la vie, tu sais, et la terre, qui est pourtant si proche de toute chose, mais l’on ne peut douter de ce regard-là qui voit une chose qui a été brûlée. Comme les enfants peuvent l’être.

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