Le confinement – Jour 7 – Les bourgeois écrivent comme moi des journaux d’épidémie

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Confinement – Jour 7

Je vois fleurir ici et là des articles concernant la dimension bourgeoise des journaux de confinement.

Habitant Bourges, je me sens éminent bourgeois et éminent privilégié.

Depuis mon duplex, avec balcon, arrosée souvent de lumière, où je m’étends parfois le soir pour écouter de la musique, lire ou discuter, travaillant de chez moi, ne risquant pas de perdre mon emploi et ayant, en plus du reste, une grande bibliothèque. Il m’arrive d’écouter du jazz fenêtre ouverte.

Je me suis demandé : dois-je cesser d’écrire ?

Je crois pourtant qu’il existe une langue possible pour faire cohabiter, faire tenir ensemble, les expériences radicalement opposées de l’évènement où je suis tombé avec les autres. N’est-ce pas justement cela que manifeste la crise ? Faut-il se rendre aveugle à la cohabitation des opposés ? Nous vivons tous les jours dans une société et dans un monde où nous acceptons sans broncher la proximité des contraires.

Le récit ne rend pas aveugle. Ce qui révolte dans le journal du bourgeois, de la bourgeoise qui, depuis sa maison de campagne, médite, comme je le fais, sur l’état du corps confiné (mais confiné dans le jardin, confiné dans le 75 m²) ce n’est pas l’aveuglement, mais la clarification d’une situation normalement acceptée.

Machiavel croyait le corps politique perpétuellement en crise. Il l’est. Les « humeurs du corps politiques » se battent toujours entre elles, se chevauchent, se contredisent. Mais l’évènement épidémique, l’infection du corps politique excite encore ces « humeurs » et la différence transparaît non pas comme une anomalie, mais comme le fond même sur lequel nous établissions, avant la crise, nos liens.

Je ne veux pas arrêter d’écrire car l’écriture me rend conscient. J’habite depuis toujours dans un monde où je suis celui qui a gagné. Dans mon duplex de Bourges, je gagne encore en ce moment. Je ne crains presque rien. J’ai un temps presque libre. Je ne m’écroule pas aussi vite que le monde. J’en avais conscience. Je le savais obscurément. J’y pensais parfois et j’en parlais à voix haute. La crise rend la dissimulation impossible. Je voudrais soulever le tapis des vérités.

Je sais que des gens meurent. Une amie m’envoie un texte où elle écrit cela. La mort, les draps blancs, les morts. Je ne sens pas les morts. Je ne vois pas les morts. J’existe, sur mon parquet de bois sombre, dans une sorte d’absence. Mon corps n’est pas infecté, mon corps n’est pas malade. J’ai le temps pour penser.

Je suis comme Machiavel, dans la Description de la peste de Florence qui, en 1527, s’imagine déambuler dans les rues agonisantes de Florence. Faut-il que je cesse d’écrire ? Non. Non, il faut que je maintienne très forte la conscience de la coexistence des temps opposés. Je voudrais me lier avec ceux qui font ces efforts que moi-même je ne fais pas. Ce n’est pas en ne témoignant pas de mon expérience pauvre que je toucherais plus profondément à la puissance et au drame.

Tout est confus encore. Tout est difficile à penser.

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Le confinement – Jour 5

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Confinement – Jour 5

Je ne fais rien d’utile.

Dans la ruelle, en bas, les voisins passent sans me voir.

Je pense à tous ces lieux que je n’ai jamais explorés entièrement. Le lycée d’autrefois. Plein de pièces, de couloirs, d’étages que je n’ai jamais pris le temps d’aller voir. Des dizaines de bâtiments et de lieux où je n’irais plus. Lacunes, marais, cabanes ou bosquets à peine habités, indistincts, fragmentés.

Et ce volet qui claque, dans la nuit. Je l’entends. Il claquerait longtemps, si je ne pouvais sortir. Il claquerait encore.

La rue est lentement dénudée de son pouvoir premier. Je ne m’y déplace plus. Y être est une anomalie. Les gens qui y passent n’y sont qu’à demi. Comme des mimes.

Ce matin, avec Julie, nous avons bu du café, du jus pressé et regardé le blanc noueux des nuages. Depuis le balcon, la ville redisposée dans son étrangeté. La pierre revenue à son état de muraille.

Je ne fais rien d’utile.
Je joue du piano.
Je mange et j’écris peu.
Je lis ce que je peux

 

Le confinement – composition

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Le confinement – Jour 4

Quelque part dans un livre, le Sursis de Sartre peut-être, est décrite la proximité aberrante de l’évènement et du quotidien, de l’horreur et de la joie.

Mon confinement ne ressemble pas aux quarantaines que j’étudiais à vingt ans. Elle n’est pas non plus la fuite en avant du hussard ni le corps dévoué entièrement, jusqu’à la mort, de Rieux ou Tarrou.

Hier, l’été était sur le balcon, comme une flaque. Allongé, je sentais le parfum du tissu chaud et ma peau brûlait. En face, deux jeunes filles buvaient à la fenêtre. S’il est vrai qu’une catastrophe est un renversement, alors j’en suis très loin. Je suis, comme dirait l’autre, encore « puceau de l’horreur » et si tout se passe bien alors l’évènement n’aura été pour moi qu’une certaine manière de vivre pendant un certain temps.

Ce privilège m’interroge. Ai-je le droit d’écrire le journal d’une expérience que je ne vis qu’à peine ? En pleine nuit, j’ai pris l’habitude d’ouvrir la fenêtre de ma chambre pour voir si, dans les environs, quelque chose avait changé. Pour l’instant, je ne vois rien. Même silence et même promenade murmuré des oiseaux.

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Le confinement – Jour 3

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Confinement – Jour 3

Je dois m’occuper de mon prochain déménagement, mais je n’ai pas la tête à bouger.

Demain, j’ouvrirai un onglet avec une carte, pour percevoir les distances, sentir le lointain et le proche, bref, m’occuper de ce prochain déménagement.

Je parlais tout à l’heure avec des élèves de cette nouvelle morphologie de l’espace que suppose la quarantaine. Comme dirait Foucault, le monde se retrouve vite découpé, haché menu, les quartiers et les rues, les balcons et les toits deviennent de nouveaux centres et l’horizon resserré contre moi n’est pas loin de me procurer ce sentiment étrange de chaleur que je ressentais quand nous partions loin en voyage avec mes parents et que je restais seul, derrière, entre la fenêtre et les bagages.

Combien de temps aussi avant que l’exceptionnel devienne commun ?

Me voilà tout-à-fait sur cette île que je fantasmais enfant. Île décélérée ou « Île du jour d’Avant ». Le balcon va lentement devenir un rivage. Pour le moment, car cela ne fait pas longtemps, il conserve sa nature simple, mais, bientôt, et plus encore si les choses viennent à durer, il se transformera. Déjà, depuis le velux de ma chambre et de la salle de bain, j’entrevois des espaces que je méconnaissais – des lieux où pourront, plus tard, se nicher les désirs, comme l’oiseau migrateur que l’on voit apparaître-disparaître, s’échapper-venir et que l’on suit des yeux.

Marine me parle de la mer, Marie-Anaïs de Paris, Damien de Marseille. Pour la première fois, depuis que je suis sortis de ma première enfance, les villes ne sont pas disposées-disponibles sur une grande carte où je pourrais me rendre. Car, il faut des papiers.

Avec Julie, nous avons fait des choses stupides comme skier dans le salon, nous poursuivre avec une balle ou hurler sur les passants, chanter ou jouer du piano fort. Nous ne croyons déjà plus être ailleurs que sur notre promontoire. Quand nous redescendrons d’ici, tout aura été oublié.

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Confinement – Jour 2

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Confinement – Jour 2

La terre de notre balcon (lavé à grande eau) a (littéralement) ruiné la voiture des voisins du dessous – elle est pleine de poudre, de poussière, d’eau souillée.

Les voisins ne disent rien puisqu’ils se confinent.

On fond, ici, ce n’est certainement pas la forme du silence qui changera (je confirmerai cette hypothèse plus tard, quand nous aurons pris « à bras le corps » l’isolement), mais la forme du bruit.

Dans le supermarché, tout à l’heure, c’était la forme des mouvements. Les corps, le brassement des corps, la fébrilité malade.

Je ne cesse de repenser à ce début de thèse avorté sur la politique du corps infecté. Machiavel et sa Description de la peste. Quand j’y travaillais, j’avais dans les oreilles le bruit des tombereaux couverts de corps. Ce bruit-là, je le sentais fendre le silence comme un couteau chauffé à blanc.

Avec Julie maintenant, nous écoutons de la musique très fort.

Qu’est-ce qu’un évènement ? Cet inouï que décrivent les philosophes ? L’avenant heideggérien, cet être qui « vient à nous », qui « vient jusqu’à nous » ? Il est minuit cinquante et je songe brusquement que le temps est revenu sur nous. Peut-être l’évènement est cette date qui revient continuellement sur les corps et les esprits ? « C’est ce jour-là que ça commence » – ça ne désignant rien de plus que cet informe psychanalytique, cette sombre intuition. « Quelque chose change ». « Quelque chose a changé ».

Ces moments où l’on sait que « quelque chose » me semblent très rares individuellement et encore plus rare collectivement. Tout se passe comme si, le plus souvent, l’histoire (avec sa grande hache ou non) procédait par petites altérations progressives, par petits coups de marteau.

Enfant, au retour de l’école, devant les images des deux tours qui s’effondraient, j’avais senti que « quelque chose changeait ». Ensuite, les attentats peut-être. Difficile à dire. Il y a eu d’autres moments encore, mais je n’y pense pas immédiatement, ils ne viennent pas aussi aisément que ceux-là.

Il est minuit cinquante-huit.

La maladie pèse peut-être déjà dans mon corps, elle a peut-être déjà son poids de miasmes. Le virus habite peut-être déjà dans mes appartements.

Demain, premier cours à distance. On parlera surement de « l’évènement ». Je leur dirai sans doute que, justement, on ne peut pas parler des « évènements », qu’ils nous dépossèdent de la parole et de la Raison. Peut-être lira-t-on des poèmes.

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Viola Hrubin – Pupek (carnet n°2) – La boîte

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Je me suis repliée dans une petite boîte, préalablement vidée et où j’ai fait des trous d’où je vois la lumière, d’où je respire aussi. Je me range discrètement sur la dernière étagère de la cuisine et j’entends tinter les cuillères, l’eau qui bout.

Je ne sais plus sortir de ma cage en carton. Ma mère vient quelque fois me nourrir en déposant des miettes de pain blanc. Que je ne mange pas. Car, je ne mange rien. Je maigris rapidement et ma boîte est trop grande. Je voudrais tendre ici et là des draps blancs pour séparer l’espace.

Le chat, dans la cuisine, s’arrête quand il me voit. Quand il ne voit qu’un œil, le mien, qui le regarde aussi.

Je ne vais plus sortir.

Quand on ouvre la fenêtre du salon, je sens un courant d’air qui passe dans mon cou. Je frissonne.

Depuis longtemps, je ne me lave plus. Mon visage est gris, je ne le touche pas. Ma boîte est pleine de champignons qui poussent sur les murs. Je sais bien qu’il ne pleuvra plus.

Si nous déménagions, je pourrais voir, dehors, le jardin qui fleurit. Mais, d’ici, les saisons, je ne le connais plus. Les jours passent, je ne distingue pas le dimanche du lundi. La semaine s’espace, longue comme un beau cri.

Je sais seulement le jour du ménage et l’odeur du lilas. Je voudrais. Je pourrais tendre les bras : le couvercle n’est pas lourd. Je pourrais grandir encore. Mes jambes, fines, casseraient aisément la cloison.

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Érème #4

Tenu trente ans jusqu’ici sans effort
avec paresse en me laissant couler
dans le lit initial où je fus balancé
avec ménagement

Vivant dans une ville que je hais
émoussant un couteau détenu
malgré moi travaillant quelque fois
à des questions stupides
faisant briller mes bribes
désengagé de tout
et de l’amour
et de la poésie

J’ai parlé beaucoup trop pour supporter ma voix

*

Calfeutrer la porte ne suffit pas (vraiment) à arrêter la pluie.

Un ami, qui méconnait les vertus de la causalité, espérait dégager le ciel (pour le match) en ouvrant / fermant la porte une centaine de fois. Le vent ainsi provoqué, expliquait-il, diluait les nuages, de proche en proche jusqu’au lointain. L’imbécile.

Jalousant sa joie futile, je me prêtais au jeu, mais je n’y croyais pas. Plusieurs fois, je retenais mon bras qui voulait le frapper.

*

Envoyé le 23 août 2018 à 20h57 (28 ans), trois poèmes :

« découvert votre revue récemment
[…]
trouve très intéressante votre
[…]
proposer trois poèmes qui »

Réponse arrivée hier, 1er mars 2020 (30 ans) :

« publierons vos poèmes dans notre prochaine
[…]
connaissance des propositions de correction
[…]
plaisir de vous lire prochainement »

« Continuez sur cette lancée. » dit-il aimablement. J’avais 28 ans
quand j’envoyais ces poèmes. J’embrassais une autre et je vivais ici, ailleurs.
Maintenant, le lointain approché, le temps resserré, défilant, l’oublié
reconvoqué des messages, liens aux poignets fins du temps, la mémoire.
J’avais 28 ans et j’écrivais encore. Ma vie vouée à une tâche ancienne.
Sans attendre, j’ai « continué sur ma lancée », appliquant la loi des pierres
de Lettre à Schuler, « permanente dans leur mouvement », sans savoir
si l’on peut perdre en dix jours le pouvoir de reconnaître son visage,
jusqu’où peut aller la solitude avant de se tourner en présence,
jusqu’à nos retrouvailles et notre déchirement, le ventre d’orage,
l’œil crevé, dans le monde encore possible qui repose. 28 ans
d’autrefois revenu contre moi, cendre déversée à un matin de tempête
sur la tête du vent, attendant de partir, pressentant le départ, partout,
dans les objets survivants, l’inouï balayé à ma porte, l’inattendu salissant.
30 depuis peu. Ni plus ni moins heureux. Ni plus ni moins vivant.
Enfermant dans mes doigts l’émoussé des lames que j’ai connu
et partout habitué reconnu jusqu’à la moindre rue, le moindre renfoncement.

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