Celle qu’on aime

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En partant, j’ai pensé qu’on ne pouvait que t’aimer. Les gens qu’on ne peut qu’aimer sont les plus malheureux. J’aurais pu te le dire, mais nous nous connaissions trop peu et cela aurait été un inconfort trop grand pour nous deux. Et puis, il y avait cette grande joie (peut-être était-elle fausse ?) qui nous séparait d’une certaine façon et qui était notre sécurité mutuelle contre l’intimité. Et puis, j’ai pensé que je ne faisais que tomber dans une sorte de piège commun à nous autre qui aimons ceux que l’on ne peut que aimer. Il me semble que cette sorte là d’amour est une douleur trop grande pour celui qui le reçoit parce qu’alors il peut se dire : « mais qui est-ce au fond que l’on regarde quand on me voit ? » et cette question torture tout, jusqu’à l’amour sincère qu’on peut porter et jusqu’à la tendresse. Aussi, ais-je fait un bref inventaire, pendant que nous discutions, de ce qui était à l’origine de mon sentiment. J’ai cru, comme tous ceux qui dressent ces inventaires-là, qu’au-delà de la surface commune et aimable que tout le monde aime, il y avait pour moi des accroches secrètes et discrètes, des mystères ou des recoins terribles, enfin tout un réseau souterrain de beautés que j’étais le seul à voir. Oh ! Je sais que cela est faux et que c’est précisément de cette maladie dont tu souffres. Je ne te connais pas, mais j’imagine que tu espères être aimée à la manière non pas d’un trésor, d’une crique ou d’une cache, mais d’une plaine ou d’un ciel ou de n’importe quoi d’ouvert et de visible. Les gens qu’on ne peut qu’aimer souffrent de n’être rien, pour ceux qui les aime, qu’une invisible porte que l’on voudrait ouvrir. Une sorte de cécité nous touche, nous autres amoureux, de ne croire voir que des choses aveugles pour les autres. A la fin, le ciel était beau, je me souviens, mais il l’est toujours cela n’indiquait rien. Si je te revois je tâcherais de ne pas t’aimer, cela sera ma preuve d’amour et ce sera pour toi, je l’espère, un réconfort d’être aimé de tout le monde sauf de moi.

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La veille #10

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90.

Vie nue, vie brutale, vie sauvage,
éveil diminué en nuage,
buée à la fenêtre pour l’âge mûr.

91.

Repousserons-nous jusqu’à l’extrême limite le désir de respirer encore ?
Comme cadavre frappée de la crainte d’être mort ?

92.

L’enfant guette le croque-mort
qui fait tomber le corps
au fond de son impasse.

93.

Dans l’allée le vent ramasse
les fleurs tombées.

94.

Le vieillard siffle à peine
un air rongé d’autrefois.

95.

Est-ce cela mourir, pense l’enfant,
comme l’île du bois disparu cet hiver,
est-ce cela, pense-t-il, être île,
finir terre mouillée, dissoute
comme une vie blessée,
vie tannée, vie exsangue ?

96.

Où les coucous fleurissent et fanent
vont aussi la question attachée
contre soi.

98.

Passe-lumière, passe-muraille,
lampe éteinte aux entrailles.

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La veille #9

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81.

L’enfant n’est jamais prêt
pour son nouveau destin.
Puisqu’il a cette crainte
d’être laissé fantôme :
le rien d’autrefois,
il le sait devant lui.

82.

L’enfant n’est jamais prêt
à sortir de ses draps
et sa peau est pour lui
ainsi qu’une chose brûlée
qui brûle toutes les choses.

83.

Où va l’esprit des choses anciennes ?
Ce qui ose venir qui déjà devenu,
revenant vivant du péril de vivre
et de vieillir enfoui sous cette tendresse
qu’on retourne contre soi.

84.

Souviens-toi des amoureux, au fond de la grande salle :
la bougie éteinte les séparait d’un voile
qu’on aurait dit l’amour.

85.

Et tu les savais mort, déjà, dans leur siècle :
des os, des muscles, des nerfs
leur agitaient les bras
et leurs bouches soufflaient
un air vicié et lourd.

86.

Où est-elle cette promesse que tu m’as faite alors ?
Le mot jamais tenu et le miroir droit,
miroir d’or où était ma terreur
et tes doigts recourbés ?

87.

L’enfance s’inquiète en moi
d’avoir donné son gain
comme un sac de bille.

88.

Et les rideaux tirés de mes pieds à ma vies,
coutil pourpre et couteau dans tes mains :
tu avais eu ce rire, alors, qui m’avait fait t’aimer,
et ton rire encore est planté,
arc gelé au cœur du jardin.

89.

Et l’homme passe à la fenêtre,
à l’opposée de sa nuit est l’orage.

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La veille #8

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69.

Que dira l’enfante à son père disparu ?
Des mots lui viendront et seront abolis.
De la fenêtre brilleront les ruches,
la lune de décembre attendrira le lit,
blanc, argent, boue craquelante,
suffira-t-elle cette langue qui cliquète
et peine à venir jusqu’à soi ?
Il y aura derrière la maison le champ,
la soie cent fois brodées de décembre,
racines aléatoires sous le talus épais
et l’enfante attendra la peau d’écaille,
la peau qu’un autre homme mitraille,
et qui n’est plus qu’un trou.

70.

Désir adulte de la femme et son deuil
si souvent la portera au seuil
d’une autre vie possible.

71.

Bouche
gouffre où pullulent
les mouches de la morte.

72.

Que dira l’enfante
quand le père poussera sa porte
et la refermera ?

73.

A l’église de nouveau
seront crachées les larmes,
la grêle battante lames,
arme ardente du froid.

74.

Puisque l’âme est ainsi
qu’une roche brusquée.

75.

Vieille-garde de la digue :
faut-il que ce qu’on pleure irrigue
les champs abandonnées ?

76.

Au milieu d’une heure grave et nocturne,
l’enfante déposera ses draps
pour sortir.

77.

Le sentier froid blessera son pied nu,
fosse mitoyenne de son éternité :
elle marchera longtemps
par la campagne brassée
du goût de la terre grise.

78.

Elle risquera l’itinéraire
des chasseurs et les ifs
seront lampadaires
éteint et lumineux.

79.

Et tu coures encore à la ruelle.
sur tes joues les lampes séchées
sont des bosquets sphériques.

80.

Roche lazulite et silice liquide,
te souviens-tu de l’ami
mort d’Amérique,
bientôt ressuscité ?

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La veille #7

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59.

Tu sens que l’appétit s’espace
entre tes mains serrées.
Ecrous, ambres fixes
des pluies de jadis
où l’autrefois serrait la vis
de ta pensée.

60.

Voyage insuffisant pour te nourrir entière :
tout n’est pas montagne, mer ou océan,
tout n’est pas terre où apposer un nom,
et tu vas, murmurante,
ton ennui est si beau.

61.

Faut-il sertir et la perle et le sang ?
Pierre indécise, inféodée, dansante,
cliquetante sous le bois
comme parole.

62.

Suffira-t-elle à te nourrir cette langue,
est-elle suffisante pour aimer ?

63.

Troncs lacés du lierre,
la fillette lance des pierres
sur la façade de la ferme.

64.

Dedans, des hommes boivent,
en rond autour d’une table,
sombres, amoncelés, ivre.

65.

Une dame claque ses lèvres noires
pour l’appel du soir :
hommes et fillette entrent.

66.

Silence dans la cour intérieure,
les chevaux dorment dans la vapeur,
seules fondent les feuilles.

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La veille #6

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50.

La porte s’éviscère en hurlant
le menu de la veille
et les semonces essaiment
des cris dans l’avenue.

51.

Et aux poumons cette colère
que ta colère annule.

52.

Observatoire calibré pour d’invisibles étoiles,
d’invisibles comètes, à peine astres,
dôme retourné ou vasque,
flaque laiteuse et diffuse,
dais déchiré par les gestes
et l’inconfort de vivre.

53.

Et quelles orbites voudrais-tu suivre ?
Ne sais-tu pas que le temps est un manteau
où l’on s’enroule et que le monde aspire ?
Trajectoires déviées de l’axe des saisons,
veux-tu filer le nœud recommencé des choses ?

54.

Une vieille dame, après la messe,
s’approchera des roses :
elle se coupera l’index,
l’épine boira son sang pâle,
tout déjà narré,
déposé comme voile
sur la fleur et la dame
et n’ayant l’air de rien.

55.

Aussi était-ce ton inquiétude d’enfant :
l’école était si proche qu’il te fallait dormir,
mais fermer les yeux allait la faire venir ;
aussi les ouvrais-tu le plus longtemps possible,
paupières cloués sur le front comme cible,
tu t’endormais vaincu et très tard
dans la nuit.

56.

Un désert gît là,
ni sable ni pierre,
épaisse matière d’exister.

57.

Monument gravé
devant lequel on passe
sans même vouloir le lire.

58.

Voilà que souvenirs, mémoires
deviennent impasses.

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La veille #5

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39.

A la fête, enfant, nous allions dans le noir,
notre peur était là où finissait la haie.

40.

Quelque fois le ciel rose était comme le ciel,
comme le ciel devrait être
quand on le voit comme ciel.

41.

La distance écrasera la voix
de ton père mort.
Tu ne dormiras pas.

42.

Vacant à sa tâche,
la vieille, une à une arrache
les lattes de son nid.

43.

Puisque tu as pour sommeil
la nuque, la peau
de ton amante.
Puisque demain sera vacante
la place laissée en toi.

44.

Plissures accordées des doigts
de la brodeuse
et de l’étoffe tendre.

45.

Voici comme tes bassesses
rejoignent ton attente
et ta tristesse vide.

46.

La rue craquèle son front
entre tes rides immenses
et tu bascules sur moi
comme une morte-née.

47.

Les nébuleuses ne sont, dit-on,
rien que gaz chauffé
jusqu’à l’incandescence.

48.

La lune fait fondre le sens
de tes premières années.

49.

Cratères, terriers pour l’œil
de celui que tu aimerais boire.
Il fait si noir en toi
que la lumière est nue.

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