La mezzanine (8)

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J’étudie sous le lit. Le pain que je mange tombe ici en miette. Je ne sais pas pourquoi je me souviens du sous-marin qui entrait dans Tarente. Petite, avec lui, je frôlais la terre inquiète et rouge et je sautais contre les criques. Ce que j’étudie ne me concerne pas : la musique va, au-devant, comme un drap lavé frais après toi. D’après toi, je devrais arrêter de m’inquiéter. Le tapis sous mes pieds est trop mou. Un courant d’air fait vaciller les pages du livre de Pazzoni comme un après-midi de juin. L’ombre du rideau fait sur le fauteuil une ruine. Il fait chaud.

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La mezzanine (7)

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J’ai appris hier que je devais partir de l’appartement. Le propriétaire a appelé, je n’ai pas répondu, il a laissé un message. Il était quinze heures et Paris était chaude et ironique. J’ai voulu regarder sur internet les droits présidant à la reprise d’un logement par un « bailleur », mais je n’ai pas été plus loin. Je remarque maintenant des traces laissées ici et là sur les murs, sur le parquet flottant, sur les plaques de cuisson. Un fil de suie tâche le plafond de la cuisine. Il fait plus chaud encore aujourd’hui. Les oiseaux pépient et les moteurs. Je dois faire réparer le verrou brisé de la salle de bain, je demanderai à quelqu’un.

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La mezzanine (6)

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Les premières fois, je comptais à voix haute avant de me lever. Arrivé à trente, par exemple, je pouvais descendre du lit, mais sans passer par l’échelle : il fallait sauter, allumer les plaques, poser la casserole, remonter dans la mezzanine, tout ça d’un seul mouvement. Depuis le lit, j’observais les premières bulles de chaleur se former sur le fond de métal gris de la casserole, remonter peu à peu dans un froufrou liquide et impatient. Je comptais de nouveau, mais je n’y croyais plus. Le miracle de mes mouvements s’était éteint d’un coup.

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La mezzanine (5)

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Parfois, détourner le cours des conversations est impossible. La tête posée sur le mur, j’écoute les voix discrètes qui chuchotent dans le couloir de l’immeuble et je ne fais pas de bruit. Le soir, vers vingt-trois heures, une dispute éclate entre les deux amants de l’appartement voisin et, parce qu’elle se termine à la porte, les cris viennent toquer à la mienne, que j’ouvre, par manque de compagnie. Sous mes draps, les cris s’étouffent un peu, puis se taisent complètement. Les pas du couloir se retirent dans l’escalier. Ma peau ondule comme une sorte de vêtement défroissé.

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La mezzanine (4)

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L’aube est une conjuration que je déteste. Tous les matins sont des deuils. La clarté vient d’abord envahir l’extrémité méridionale de mon lit, puis remonte, comme une main perverse pour venir me claquer le visage, d’un seul coup. Je ne suis pas amère, mais l’hiver de décembre est mon unique consolation puisqu’elle est la seule saison où la main n’arrive même pas à frôler mon menton. Le jour ne parvient qu’à l’adolescence et, on le sait, cet âge-là est ingrat et impuissant. Il ne peut rien me faire.

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