Le temps que la lumière vienne

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ce que je sais c’est que je ne veux pas rejoindre l’océan ni même les collines qui bordent les plages
ma route est biaisée depuis le départ, dix mille ans plus tôt, de la lumière du noyau de l’étoile
ma route va ailleurs qu’à la mer, je le sais
les photons peuvent lui donner l’arc fou de la gravité
et courir entre la matière jusqu’au quark
ma route va ailleurs, oui, ce n’est pas un endroit que l’on peut dire aisément
archipel si grand qu’il est inutile d’en nommer les îles
car alors même qu’on dirait de la dernière qu’elle s’appelle ainsi
on aurait déjà perdu la mémoire du nom de la première

ce que je sais c’est que je vais parfois dans la rue avec l’espoir d’y avoir été vivant
que cet espoir est déçu par la consistance des murs et des bancs
je pense au filet dans lequel je suis pris
entonnoir au centre duquel je vais sans me détacher du pouvoir de la matière
route renversée sur elle-même dans le noir de la nuit
nuit à l’ombre de cette lumière ancienne du Soleil que je crains
l’âge de pierre vivace à la naissance de ce qui m’illumine
je pourrais suivre un temps infini le chemin ouvert
par la clarté du matin et le ciel de midi
je n’aurais rien faire d’autre que rebrousser chemin

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Périphérie

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et la journée passe et la nuit
et la journée passe et la nuit
et la journée passe et la nuit

cent deux cents quatre cents jours
quatre cents nuits passent

j’habite à la périphérie d’une grande ville
qui sont les choses
et que j’aime

les occasions de les regarder
et de dire leurs noms
passent elles aussi

j’ai compté quatre mois
sans ma bouche
chaque jour attend d’être terminé
par mes lèvres

les corps ne sont pas nus
s’ils ne sont pas pris
au milieu des histoires

le calendrier laisse derrière moi
des heures qui ne furent jamais achevées

du jour à la nuit qui passe je pense à la nuit
où j’écrivais des choses
qui ont été oubliées

parfois je crois que pour moi aussi
le jour et la nuit passent
et je veux m’approcher

peut-être des années seront avant
de perdre la mémoire

et puis la mémoire ne se perd pas
seul l’on peut gagner le regret

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La fin et le commencement

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Fin ou commencement c’est semblable. Ce qui commence peut-être murmuré très bas, à la fin, sans paraitre égaré. Ce qui commence a déjà été achevé et ce que l’on casse ne cesse pas d’exister. Les gens vont de la place à la mer et cascadent à Siam en avalant leur destin d’un seul coup. Le monde accorde secrètement cette faveur aux passants. Ils naissent en descendant les rues. Je peux les voir, les envier pour ce que je ne possède pas. Arracheurs, dépeceurs, détaillants de ma joie. On descend l’avenue jusqu’au port, les grues tendent vers nos désirs des bras bleus. Qu’il est facile d’être endeuillé les soirs de retrouvailles. Les visages qu’on aimait et qu’on croit aimer encore sont déjà plein d’adieux. Ils paient à peine notre désir d’un geste de la main, nous embrassent et nous tourne le dos. Exister est un pouvoir que la matière contraint, voilà. Fin ou commencement, cela ne fait rien. Gouter à la volupté d’avoir une destination, tout est là. On maintient assez longtemps l’idée d’avoir « à faire quelque part » et l’on veut passer nous aussi, on jalouse ceux qui s’emploient à vivre.

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Écriture automatique #1

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J’avance et seule avance la terre, unique et recommencée
Terre après terre après terre
chemin taillé dans la pierre
Est-il quelque part possible d’arrêter cette longue chute
contrainte par la terre même ?
Vivre ou surnager dans la poussière
Il reste des rivières inexplorées, oui
et des forêts et des champs et des ruines
Les oiseaux plantent leurs chants dans la bruine
Il fait froid contre le sentier
Vol livre dans le noir et l’étrangeté
Le doute m’accompagne comme un poisson-pilote
La mer gagne le dessous des avenues
Il fallait venir alors je suis venu
Incapable de donner une destination
de soutenir la vue des condors
de Borges et de Paz
La toile brune que le monde prend pour voile
verre brisé des grecs de la rue du 6ième
Songeur prisonniers des étoiladaires et du mime
Lustre lactée bêtes curieuses
accoudées aux balcons
Venant pour rire, repartant pour de bon
aux enfers
Suie violine à 19h dans les cafés
où les femmes/hommes discutent des affaires des hommes/femmes
sans se soucier de rien
Corail et nacre des façades étalés à même la joue
Des enfants courent avec du sucre sur les genoux
Pierre fine ou sel taillé en opale
On réduirait l’existence à ce placard de ville
Cathédrale dans le salon
Appartement dans la cuisine
Savon humide et des marais et des bains
On respire on respire on se serre les mains
Peste réaffirmée de la vie citadine
et les voitures grouillent de mauvaise musique et de mauvais tonnerre
On rase les immeubles sans avoir l’air d’aimer
lentement le connu entièrement transformé
en misère

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Le souffle

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que l’on parle du souffle pour écrire, de cet effort d’essoufflement de la langue, des mots qui n’ont pas le temps d’être écrit tout-à-fait et qui restent à la surface du monde, comme une peau, comme une huile, comme un corps ;

que l’on parle de cet effort-là et de la spontanéité qui guide celui qui veut écrire comme un chien court derrière les voitures pour attraper les roues, toujours rattrapé par les définitions (lois de la physique pour le chien, définitions pour l’autre) ;

réduit à l’ordre des phrases, à la logique continuée partout de la syntaxe et de la grammaire, que l’on parle de la respiration que l’on voudrait sereine de celui qui écrit, mais qui est exactement comme pour un rendez-vous avec une amoureuse, cerné par la peur du faux-pas et du faux-semblant, qui n’écrit qu’en à-coups, qu’au hasard en criant ;

la langue peut sortir de son lit, éclater en échardes qu’on appellera poème : lettres, mots, phrases, paragraphes, échafaudages complexes d’histoires, de récits, que l’on voudrait déplacer pour se donner l’allure de celui qui échappe à la forme de ses idées pour retourner aux gestes de son corps ;

penser au collage aléatoire de corps et de notre phrasé, de ce corps et de notre pensée et du couteau que nous utilisons pour les séparer et tracer la ligne, le trait, démarcation factice des choses du monde ;

que l’on pense à la séduction et au charme derrière cela, autant que l’on dissimule à son ami, à son amante, à n’importe qui son angoisse, l’on va à la langue costumé, construire une nouvelle Babel, en fait déjà ancienne et déjà abimé et l’on triche ;

ce qui compte c’est l’enfance de la langue, non pas celle, mythique, de l’adulte qui croit l’enfance innocente et naïve, ce qu’elle n’a jamais été, comme elle n’a jamais été insouciante, mais l’enfance de la langue qui soit l’acceptation des zones d’ombres comme enfant on accepte l’ombre de la chambre, les territoires inexplorés ;

qu’on lise un poète alors en lisant un homme qui a eu la formidable chance de se tromper comme il faut.

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Insomnie #32

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J’ai de mauvaises traductions brodées à même l’œil, à la rétine et tout autour des yeux ; de la mauvaise parole au-dessus de mon épaule et j’y pense en dormant. Oui, j’y pense mille fois par nuits avec d’absurdes rêves et, avant la nuit, je pense à devoir dire tant de choses, mais ce n’est pas le moment. De la cendre passe de la fenêtre à moi, mais ce n’est pas une image qui brûle, seulement le voisin qui a froid. J’ai dû dire parfois deux ou trois tendresses secrètes qui ne furent pas reconnues parce qu’elles étaient trop cachées et parce qu’on peut craindre d’expliciter et d’y perdre quelque chose. Il m’arrive de travailler longtemps à défaire ce que j’ai autrefois gagné.

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La nouvelle saison

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Non pas rendre le monde net, mais le rendre étranger. Non pas voir, mais être aveugle. Aveugle non pas comme seul peut l’être le sage pour contempler un secret. Perdre la vue simplement et ne rien gagner. Les objets ont sur eux milles petites impossibilités si ténues qu’elles peuvent ternir le monde entier. Les gens peuvent marcher ainsi dans la rue, le temps passe entre eux et ils ne remarquent rien. L’espace aussi les sépare autant que s’ils se trouvaient à mille kilomètres de distance. La saison est tombée sur eux et ils ne l’ont pas sentie. Elles étaient lumière, cendre, froid et elle se trouvait là. Fallait-il que je soulève encore le voile des choses non-vues ? Calme entier des choses qui n’ont plus lieu d’être et qui attendent la fin. Marcher dans la rue, craindre d’en faire une archive. Les passages ont ce pouvoir de nous faire revivre d’anciennes fin des temps. Les portes ouvertes chez soi sont brutalement d’octobre. Un air nouveau passe du salon à la chambre. Le bruit des voitures dehors est celui d’automne exactement comme si la ville entière avait changé d’harmonie, descendue d’une octave.

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