Le poète et l’historien (Carlyle et Tennyson)

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Je ne vais pas croire le vers blanc de l’histoire. Ni même creuser, en tunnelier, dans la matière du temps. Machiavel, seul, poursuit la Fortune blanche dans les rues cholériques de Florence qui s’éteint. Lui seul tient son cheveu, lointain, mèche égarée quelque part. Tu ne me croiras pas. Tu me regarderas et tu liras mes feuilles, peut-être. Tu ne me diras rien. Platon racontera ses histoires de prophète et de hautes pyramides. Les Atlantes patienteront à la porte, face au vide. Tu ne me feras rien. Je ne vais pas chasser les taupes comme mon oncle au jardin. Ni attendre l’évènement qui sort la tête de l’eau.

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Deux fois

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J’existe deux fois en même temps. La première fois est
une fois de trop. La deuxième est : ombre portée sur
les viscères et sur les os, route en construction entre
deux villes étrangères d’un même réseau de nerfs,
d’artères, villes menacées d’un même fléau.
Je marche sur un chemin de terre à l’entrée d’une tempête :
autour de moi se soulève la campagne et mon père, sa tête
avance, courbant le dos et hurlant, par-dessus les maisons,
qu’il faut « vite rentrer sinon ». Les nuages agglomérés
comme des insectes à l’entrée d’une fourmilière brûlée.
Je suis sur le seuil de la maison de pierre que mon père
fait tomber, d’un seul coup, d’un seul coup de pied,
d’un seul coup de pied le mur de l’escalier en poussière.
Je suis tête contre la terre, je regarde les racines
que tirent les rosiers et je suis avec ma mère, derrière
un comptoir bleu et je peux pleurer un peu, et je peux
attendre un peu. Je suis sur la troisième marche et
mon frère, à côté, respire fort et doucement, tend
sa main et comprend. J’existe de deux manières.

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Les fleurs séchées

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Les fleurs ne sèchent pas dans le pot de terre cuite. J’ai six ans et je veux sentir l’arôme d’une matière qui s’effrite. Mes doigts frottent l’allumette de maman. Et les fleurs ne brûlent pas dans le pot de bois blanc. Les fleurs sont, ainsi que toutes les fleurs, impossibles à sécher, impossible à brûler. Elles reposent, mortes, entre moi et le canapé, comme des montres remontées éternellement à l’échelle. Je suis seul et j’essaie la mèche d’une bougie. Les pétales sont roussis, mais elles ne tremblent pas. Maman et papa sont aux pains, quelque part, ils reviendront plus tard. La table est basse et noire et je ne pleure pas. Les fleurs ne sèchent pas et je ne cède pas un pouce de territoire. La fenêtre est claquée par des goutes de pluie. J’épuise une à une les allumettes. L’horloge de la cuisine cliquète dans sa nuit. Les fleurs sont tièdes, peut-être, et je ne pleure pas.

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Histoire naturelle

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Quand j’habiterai à Paris dans trois mois j’aurai
une pièce dans une véritable ville avec des pierres,
des rues, des avenues, des voitures et des hurlements
et ce bestiaire sera l’objet de mon Histoire Naturelle ;
comme Aristote ou Bichat, je vais examiner les bestioles
avec un soin morbide et je pourrais me poster à ma
fenêtre et il y en aura bien des vivants à disséquer
en rêves ! bien des vivants à faire reposer sur une planche
à découper des corps ! Ma petite entreprise vésalienne,
mon usine à écorchés, ma fabrique tirera sa matière
du trottoir à la fenêtre : c’est comme ça. Bientôt
on m’appellera « boucher » – car je manque
de discrétion et de pudeur pour ces leçons
d’anatomie. Quand j’habiterai Paris tout ira
comme ça.

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Oreste et Pylade

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Je vais venir après ma mort, me coucher sur toi, me laisser tomber sur toi, flotter sur toi à la manière des branches qui couvrent la rivière quand la tempête est passée. Te hanter mon ami, voilà ce que je vais faire. Je vais mourir en laissant ma poussière recouvrir ton salon, ta cuisine et tes bras. Et toutes les villes où tu iras seront sous une cendre connue où tu me reconnaitras. Et toutes les mers où tu te baigneras tu m’y verras nu, en rêve peut-être, mais véritablement aussi et ta chair tremblera. Je vais venir après ma mort habiter ta vie entière.

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Victoire

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Il est certain que nous ferons quelque chose
ou que nous ne ferons rien. Ris-tu en m’écoutant
dire ces âneries, alors c’est gagné, même si
j’y crois, moi, à mes bêtises et même, crois-moi,
je t’embrasse avec elle, entièrement, de la tête
aux pieds et inversement. Tu ne le sais pas
et je m’en veux un peu, mais voilà ce que je fais
pour m’approcher et si tu te moques, alors
c’est gagné.

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L’autel de Moloch

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Si Dagerman ne se trompe pas, pour l’enfant, le monde entier est un autel de Moloch. Il touche et porte à la bouche les objets parce qu’il veut se brûler. La chair fumante, le crépitement du feu, l’obsède et l’inquiète. Lentement, grandissant, un certain savoir est oublié. Toutes les choses portent en elles un cimetière et un brasier.

Mon premier incendie fut celui du pot pourris de ma mère, sur la table du salon. J’allumais, à sept ans, une allumette que je jetais dans la vasque de bois où reposaient les pétales sèches, les écorces, les branches odorantes. Très vite, le feu. Très vite, les flammes. Ma mère vint assez tôt pour éviter mes brûlures et la disparition de la maison entière.

Depuis, je peux observer des heures une cheminée allumée. Même éteinte, la cendre dit ce qui a été. Matière de deuil et de trace. Peu de disparition laisse, dans le présent, une empreinte, un indice du passage. Mes objets d’enfance, mes jeux, les visages mêmes disparaissent ou doivent tenir dans une mémoire trop pleine. La cendre, ce monde « passé par le feu », dit la mort et le passé.

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