Insomnie #37

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Ce sont ces deux derniers poèmes que je te donnerai.
Ma distance est un amour contenu.
Une boîte qui te contient, que je hais. D’autres t’aiment
et leur silence est mien.
Ton rire je le foule pour t’embrasser sans lèvres.
Tu marches devant moi dans les rues, tu es autour
dans les parcs, herbes folles et je t’aime.
Souvent je suis passager de cette misère qui est
de te voir aimer.

Pourquoi est-ce ainsi que va le sentiment.
Je me penche vers toi – ma parole est une tour qui s’écroule,
pierres pensantes sur ta nuque et qui viennent à toi.

Je suis toujours à l’orée de cet espoir qui est nié toujours par la vie.
Je veux dire. Cette attente. Ce seuil.
Ton corps n’a qu’un œil seul à me donner.
Ami – mort – égale passion pour la terre. Cette stabilité de frère
est une sorte de deuil.

Je partirai bientôt et tout se terminera. Les départs sont
la seule manière de sortir de cette eau.
Mais, le regret.

Je pense à toi en étant dans ce sirop liquide – cette stupeur
de ciel figé dans sa blancheur. Quelque fois j’imagine te murmurer
cette parole unique qui te fera savoir. Mais, tu sais.
Si tu ne le sais pas, c’est une façon de dire. Tu sais
et ta bouche close raconte la seule histoire
que je peux avoir pour rêve.

Dix ans passeront et je penserai à ce moment comme d’un palais
qui était mien et qui ne l’était plus. La chambre de cet amour
sera bientôt condamnée.

Nous nous croiserons pour nous dire le temps passé à penser à nous-même.
Ou alors rien. Le néant est si proche du cœur – c’est son poumon, sa veine cave.
Il bat dans sa torpeur de vide. « Je t’aime » est une parole vouée à être
prière ou soupir.

 

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La signature

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Laissez-moi seulement signer le bas de cet appel
Y déposer ma griffe de monstre
Les ronces de ma cervelle usée par le Verbe
Cet Evangile qui pourrait rendre nu
Cet écorché qui n’est qu’un tendon tendu
Où Monde, Ciel, Poème s’abolissent
Fuites insensées qui convergent
Comme ce bruit finissant en clameur
Dans la lourdeur d’une chambre de fièvre
Laissez-moi seulement donner mon nom
Pour être convoqué au procès que j’espère
J’aspire à cette vengeance qu’on retourne contre soi
Lame ou flamme ou bras s’écrasant dans ma main
L’une de celle que j’aimais à la fenêtre s’éteint
L’une de celle que j’aimais brûle l’air
Pour y tracer un Chemin
Laissez-moi ce contrat qui me libère
J’ai toujours le souci de n’avoir rien tué
D’être pour mon néant Criminel
Et le vide a cette ampleur de crochet
Brille autant qu’une pointe aiguisée
Et on peut y suspendre tant et tant de chose
Roses, Corps, Regrets
Qui pourrissent dans l’épaisse flaque de l’Aurore
Ce crépuscule renversé où nos poubelles se vident
Laissez-moi toucher une fois la paroi
Y déposer ma langue placide
Qui, je le promets, ne bougera jamais
Et y restera : amibe heureuse dans ce nouveau secret
Car les Abysses ont aussi des cheminées
Et on peut y vivre immobile éternellement
Y déposer mes mains figées de paralysé heureux
Le Bonheur aura touché mes yeux
Il faudrait grimper la Montagne et s’accrocher aux pierres
Puis remplir une caverne bien froide d’une foule
D’objets, de visages et de temps
Y méditer une seconde qui durerait mille ans
Et sortir dans la clarté
Lavé des souillures de notre longue veille
Mais je ne suis qu’un Ignorant qui veut ignorer la Vérité
Les majuscules ont une pesanteur et appuient
Sur mes poumons déjà épuisés
Laissez-moi seulement avaler son haleine
Cette unique tendresse suffira
On peut survivre longtemps d’un seul éclat
S’il se loge où il faut
S’il trouve son repos
Si on ne l’étouffe pas.

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Le feu éteint

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Enfin. Je me tiens sur cette arrête qui me sépare des idées. Il est vrai que les concepts ont l’aspect et les odeurs d’un cadavre baignant dans un grand lac. Une femme, tout à l’heure, une fille, hurlait contre sa mère. Elle était, disait-elle, « la pire fille du monde » et accusait sa mère, elle, d’être « la pire mère du monde ». Des voitures grignotaient son cri et la chaleur aplatissait sa voix. Elle pleurait malgré tout de ce silence inversé qu’on appelle colère. La mère s’éloignait lentement. Visage couvert d’une suie effrayée. Corps peu à peu fondu dans la matière des arbres, des murs et de son nom répété par sa fille. J’aurais pu dire, de ma fenêtre, un seul mot assez fort pour changer ce système autonome. Mais, je ne voulais rien faire. Ce duo d’astres s’échouant l’un sur l’autre était ma seule vérité. Le feu de chaque jour s’éteint, Octavio (« Mes mains – ouvrent les rideaux de ton être – t’habillent d’une autre nudité »).

Je ne me tiens debout qu’au hasard et je ne trouve rien de si vrai que le cri d’une colère. Est-ce cela cette découverte que j’attends ? Devrais-je dire : « voilà, j’ai récolté dix ans, vingt ans, trente ans ma rage, elle est mon gain, je te la donne pour vraie » ? Quelle longue recherche pour parvenir à ce tribut que seul le ventre sait recevoir et donner. Cette mère reculant dans le vide, étrangère, brûlée, cette mère-cendre incendiée par un bruit… Est-ce cela ? Et je pense ? Et je crois tenir ma vie alors que je ne suis que l’eau tiède d’un lac autrefois brûlé ? En moi, je veux dire, dans ce dedans de chair que j’ignore, est une île d’où me regardent les principes du monde. Ma peau a été retournée et j’y cherche l’univers. Mais, en moi, je veux dire, dans cette pièce emmurée, dans cette fosse scellée par une lumière rouge, dans cette rumeur d’estomac, quelque chose de vrai a été avalé. Je l’ignore.

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La franchise

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Honnête, je ne le suis pas. Ma franchise
est un feu de friche – à la manière d’Ombrie
où les champs allumés de midi
ne s’éteignent pas. Le réel est si peu
qu’il ne me nourrit pas : ligne de flottaison
sous laquelle va l’unique trésor de la langue.
La vérité est cet être maudit que je hais.
Mentir est l’unique passerelle vers le monde.
Si je viens jusqu’à la périphérie – ma main
frôle l’omoplate des idées. Cette pudeur
est la seule qui rend tout supportable.
J’habite cette terre où tout le monde sommeille.
Une tempête bat les tempes de cette forêt
qu’à dix ans je piétinais au jardin. J’ouvre
entre les pierres des sillons réels comme des fleuves.
Ce qui creuse c’est l’amour. Être vu. Mais,
personne ne peut venir jusqu’à ce silence.
On se trompe : il faut de la vérité pour le désir
et je l’ai emmuré. Maintenant, je traverse
cette plaine scandée comme un chant de deuil.
Je crois – je crains mourir, je crains vivre
déjà drapé de ce qui est mon linceul.
N’attendant qu’une certaine ruine.
Il se peut qu’on existe longtemps dans sa mort,
qu’elle nous est offerte dans notre jeunesse
comme cadeau de baptême. Ma mort est
en moi comme une manière de vivre.
Et chaque jour, je détourne cette courbe,
que le temps m’a donnée, jusqu’à en faire un nœud.
Et je voudrais aimer. Mais, j’ignore tout
ce qui n’est pas un rire, car je crains cette absence
venue depuis ma mort habiter l’autre chair.
Ecrire est ma façon de spectre – d’embrasser
ces lèvres qui s’achèvent. Le pouvoir du monde
s’atténue en moi lentement, comme une trêve.
Eveillé en mon rêve pour une guerre perdue.

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Données incomplètes – Santiago #1

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Dans l’arrière-cours on frappe le tsolox : son sang brun bruine,
les feuilles têtues descendent sur le fil du pavé jusqu’à la rue
et les fleurs sont – têtes de perruches – foulées sur le bitume.

Le ventre plié – cet alcool exhalé par le feu de midi
nous passons l’arche où se suspendent nos ombres :
silhouettes odorantes et presque nues sur la pierre.

Une vieille femme soupire d’avoir perdu son temps
à laver de vieux fruits qui sont tombés à terre.
Du temps perdu, on n’en manque pas, dit-elle,
il n’y a que ça ici.

De grosses mains salissent le dos des jeunes filles,
pétrit l’air saturé, miel épais déglutit par le jour.
Il n’est pas une rue où l’on ne parle d’amour,
pas un cours où il se fait.

A l’est est la montagne, comme une onde.
Sa nuit couvrira le jour bien avant la nuit.
Tous les orages possibles s’y arrêtent et y grondent.

L’âme est hâlée d’une souillure d’automne.
Les choses partout pourrissent d’être nées.
L’été est un bain de formol où flotte la terre brulée.

Au coin d’une ruelle, notre bras est attrapé par la fièvre :
elle ne nous quittera plus. L’ocre désespéré partout en notre vue
comme un mur enflammé, comme l’horizon mort.

L’hôtel est noir. Noir lui-même noirci jusqu’au seuil
d’une nouvelle noirceur. Notre œil soulève ce rideau
comme un treuil enseveli sous une vie de poussière.

Après minuit, la chambre est vide même si nous y sommes.
Une eau sale goutte-à-goutte sur l’émail poli. La lune
passe son reflet sur nos nuques endormies. La rue coule
comme un fleuve trop épais.

Notre lit est un désert aux pierres éliminées.

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Pas de nom

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Pas de nom

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Les périphéries #1

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il faut être sincère, me dit-elle, je ne te veux
pas – et être sincère c’est se nicher dans la chair
pour n’en ressortir qu’à peine, comme le font
les secrets.

j’ai demandé si je pouvais être en cette périphérie
et je fus ainsi autour d’elle dans une longue nuit
qui dura bien cinq ans.

longtemps mon corps fut incapable de sentir sa vie propre
et il était en moi tout-à-fait étranger – et j’étais en lui
comme le souvenir de ce que j’avais été.

encore parfois j’ai cette faiblesse de croire
que je pourrais aimer – ce qui se tairait en moi,
ce qui serait muet alors…

mais comment fait-on pour parler, rire et
être nu – nu dans cette peau dont on ne parle pas
mais où est possible l’unique nudité ?

je suis quelque fois au seuil d’un visage
que je reconnais et qui pourrait me voir
mais – combien ai-je fait pour tenir close
cette porte !

c’est peut-être que l’espace qui me sépare
est corrompu par une promesse ancienne
qui ne fut pas respectée.

d’autre fois je sais une chose nouvelle
sur cette autre – mais je ne dis rien
et je fuis la beauté d’avoir vu.

ce n’est pas que je n’aime pas aimer
ni que l’amour est une peur – mais
être seul est devenu comme une loi
que je ne sais quitter.

je crois finalement que la vie est
presque entièrement un vestige
et qu’il faut vivre des ruines.

on ne peut savoir ce qu’a été l’amour
sans le perdre et sans l’avoir toujours
à son horizon

comme si nous n’étions que la proie
de ce que nous avions imaginé de signes
et que le monde en était balafré.

j’aimerais croire que ce vertige est obsolète
et il m’arrive de jouer à ce jeu :
de n’attendre ni lèvres, ni mots, ni mains.

mais je ne me trompe pas – celui qui n’attend pas
pour autant espère
et je suis celui-là.

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