L’Enquête – indice #43

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Notes.

Je lis Neruda, je ferme bien la porte
de peur d’être reconnu heureux.

Personne ne doit connaître mon visage
quand je sais qu’existe la beauté.

Si Olivia savait – elle me quitterait
et me couvrirait de sang.

Je ne veux ni la terre ni le vent
qui sont ici proposés ;
ni la pierre ni le sang
qui signent rouge les rigoles
de cette immonde ville.

Car je veux quitter le sol
qui a été fait sous mes pieds
et que seul je connais.

Car je vais quitter les couleurs
qui sont miennes depuis
que j’ai fermé les yeux.

Dire à Olivia de partir.
Demain dire : « M. te tue,
vois-le, allons, viens ! »

Elle ne me dira rien.

Sa haine couvrira tout,
une certaine rivière entamera sa crue,
une certaine mer commencera sa mue,
marée sourde et colère,
froide, roide, brusque coup
dans les épaules de l’intime
et dans mes yeux crèveront,
couleront sur le plancher
et elle ne dira rien.

Et je partirai demain.

« Allons, viens »

Et elle ne dira rien.

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L’Enquête – indice #44

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Quand ils crachèrent, j’étais allongé, ivre mort.
Ivre mort, les crachats faisaient étoiles, je riais.
Ils dirent : « pourquoi ris-tu, ivrogne ? »
et je riais encore pendant qu’ils me cognaient.

Quand ils cessèrent, j’étais nu, dans mon sang,
je riais en glougloutant comme une outre crevée.
Ils laissèrent mon corps s’allonger lentement
dans la mort.

Plus tard, les agents vinrent et me laissèrent
sur le fond de ma cuve de ville. Ils riaient encore
quand je pouvais mourir.

Le matin trouva mon visage bleu et m’aima.
Reconnaissant en moi une sorte de frère,
il me porta jusqu’à un lit de pierres
qui n’étaient ni tombales ni gravées.

Je ne sais combien de temps mon sommeil dura.
J’étais fait presque entièrement de rêves
quand plus tard je m’éveillai.

Mes os craquaient et je voulais boire l’alcool
qui éloigne la douleur – « Alors ivrogne, tu bouges »
gueula soudain une brute de la Ligue
que j’égorgeais d’un geste, car mon couteau était
dans ma main comme une épée.

Il bavait encore par la glotte un sang rouge
et moi, encore, je riais.

(Ambrosio S., dit Mendillos, septembre 19**, quatre mois avant sa disparition)

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Ce qu’écrire est devenu

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Écrire est devenu une routine – j’habite les mots comme dans le lit d’un vieux couple qui ne se parle plus. C’est que, je ne crois plus en la libération et la vie est de moins en moins confondue – je la vois, elle est nette et elle tranche. Peut-être peut-on rendre la poésie obsolète, elle aussi, comme le reste. Ma violence restera dans mes mains comme ce coup qu’on ne porte jamais contre l’enfant qui nous tue. Être seul – ne rien attendre – donne aux poèmes ce goût de lac placide et nuiteux. Parfois, j’espère en moi une image retenue depuis longtemps et qui brusquement prendrait feu – il n’y a rien. J’ai tout brûlé. Chaque nuit, patiemment, je rallume le foyer où ne subsiste plus qu’une cendre – car je ne vis pas assez. Les poèmes sont devenus une longue suite de performances de mage – il n’y a rien. Si je passe à proximité de lèvres que je voudrais embrasser – je me retiens, car je ne sais plus qu’écrire. Cette misère-là ne doit pas être trop visiblement montrée car, à force, elle lasse et moi-même et le monde. Peut-être mon corps s’est-il doucement dégradé dans la crainte. Je traverse la grande ville à la recherche d’une branche sèche et je crache. Autour de moi, l’être n’a plus son pouvoir d’étrangeté – ce n’est pas qu’il est connu, c’est que je veux l’ignorer. A quoi bon ? La vanité même est une tricherie et elle ne voyage plus. A vingt ans, je sentais sous l’absurde une faille où je glissais mes doigts – comme en elle. Maintenant, l’absurde me semble être une idée de jeunesse – il repose comme ces fleurs que l’on fait sécher longtemps entre les pages d’un livre qu’on ne lira plus. Je ne suis ni cet être qui dit oui ni cet être qui dit non et même mon indécision est flottante. J’existe, cela je le sais, par expérience quotidienne et synthétisée doucement. Ma gorge peut, rarement, être de sel en voyant, au hasard, des gens qui s’embrassent dans la rue ou un coucher de soleil – mais immédiatement, je reconvoque les systèmes qui disent de ces réalités qu’elles sont une rengaine éculée et sans forces. J’étais, à vingt ans, convaincu d’avoir aimé trop, je suis, à trente ans, convaincu d’autre chose que je ne désigne pas. Je ne crois pas être vieux ni avoir perdu mon temps, je n’ai pas peur du vide que je trouve dans les champs dénudés de ma ville, je suis présent – vivant et mort à la fois.

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Aveu #5

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Ma parole s’arrête sur toi.

Tu es – l’accident que honteusement je regarde.

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Aveu #4

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A cause du mot « trace » tu sais
ta hantise et ta place
intacte et inviolée.

Enfin – paupière d’enfant brûlé,
chaude cloque aveugle
qui ne s’ouvrira plus.

Si je venais demain évider
tes mains de mon désir,
viendrais-tu ?

Peut-être suis-je encore
un objet trop blanc
impossible à saisir ?

Si je pouvais désépaissir l’œil
où tu te tiens – immobile
je le ferai.

Mais – je ne le ferai pas.

En toi s’éternise ce scandale
que je veux approcher.

Mes doigts – lentement calcinés
reviennent aux os et sentent
la chair encore éteinte.

Ta place vacante
est doucement déplacée.

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Aveu #3

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Il existe entre toi et moi un néant
que les autres habitent.

Murmure répété, fabrique de colliers
qu’une autre main brise.

De quoi sont fait les corps – je ne le sais
jamais et jamais je ne désire
une chair où tu n’as pas vécu.

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Aveu #2

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car je crains d’être l’enfant qui brise la faïence en voulant faire la vaisselle
et jette à la poubelle l’assiette qu’il aimait

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