L’empilement

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J’ai empilé mes livres comme de petites colonnes. Cela donne : Les élégies fantômes résidentes sur la terre : feu de chaque jour et poésie perdue, enfant brûlé comme un théâtre et son double, libéré sur parole d’une plume, d’un lointain intérieur, d’un roman inachevé. Ou bien : Le génie du non-lieu : l’Ecuador, est chose que nous voyons, qui nous regarde, nuit qui remue la mort venue et qui avait tes yeux, qui va du monde clos à l’univers infini de cette vie dans les plis qui est au versant est de notre intranquillité. Totems à l’entrée du village, pierre entourant le feu sous l’orage, paysages, mondes, s’embrassant à la ronde jusqu’à se confondre et s’amalgamer. Mes livres font un temple dont je vénère les briques. Nuée cliquetante d’insectes, rongeurs de chair, papillons ou papiers, toute la faune discrète et murmurante du langage. J’ai empilé mes livres et en leur centre brûle un feu qui prolonge leurs ombres. Si je m’approche, j’entends que quelqu’un raconte, les mots sont braise chauffée et fuyante. Un mètre au-dessus et c’est déjà la nuit. Nuit étalée que mes livres soutiennent – ainsi que les bornes d’un chemin, autrefois fréquenté, et traversant la plaine. Nuit contenue par la nuit même et qu’on ressent à peine, comme un parfum précieux. Mes livres sont pour la nuit des lanternes étouffées, régulières et lointaines. Photophores pour lesquelles on s’échoue en espérant la côte. Fil électrique qui clignote comme une lente marée.

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Le refuge

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Il est une peur où je me suis lové et qui est mon refuge. Le matin elle est là, patiente, à mon chevet et m’embrasse. Le jour entier elle se tient derrière moi, confondue à mon ombre. Le soir nous nous aimons beaucoup et j’y pense. J’y pense tant que parfois la nuit passe de l’avoir écouté. Si je dors, elle est mon rêve. Si je parle, elle est mon secret. Elle se lasse aux choses ou aux corps que j’enlace, déplace les objets, leur donne une âme. Longtemps, j’ai cru qu’elle était mon destin, alors qu’elle est mon regret. Mais n’est-ce pas la même chose ? Ne passe-t-on pas sa vie à fuir ce qui est notre asile ? Quelque fois, je veux la quitter et alors elle se fâche. Pas de plus terrible orage que les colères de ma peur. Ma peur cache autre chose, que je ne nomme pas, mais que je connais et qui est ma tristesse. Que ce qui est refuge peut aussi être impasse, voilà ce que je sais.

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La Bibliothèque #3

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Versant Est – la grande inspiration allant des saules de cristal, de pierre, allant des cours dallées des collèges, allant à la pierre sépulcrale sous laquelle gît l’enfance d’Octavio qui est l’enfance de tous, allant de ce versant-là jusqu’à l’autre, resté dans l’ombre, versant froid, gelé, versant maquillé, l’œil noir et sentir le monde entier : « l’eau en haut, le bois en bas ». Imperturbable logique de la terre. « Les choses ne sont pas à leur place / Elles n’ont pas de place ». Poète : homme mal à l’aise d’avoir transgressé l’interdit d’entrer.

Marina ne dort pas. Elle est là et embrasse Jorge, éternellement. Les fenêtres s’ouvrent sur des hommes qui sont sans sommeil et sans rêve. L’insomnie va, elle aussi, sur la terre et bat comme un cœur ouvert sur ma peau nue. Thé renversé sur la table. Tâche d’eau et sel brûlé de la plaine russe. Cette marée qui nous prend quand nous aimons, l’irrésistible ascension vers la bouche, le ventre et le front : est-ce cela qui l’empêche de dormir ? Je voudrais interroger les augures mais personne. Ma fenêtre est close et je ne dors pas. La gouttière sort à peine du toit et elle pleure. J’attends une minute que passe, de gauche à droit ou de droite à gauche, les oies migratrices dans l’un des six cadres de l’ouverture. Rien. Les oies sont passées depuis trois mois déjà, en V, dans le ciel. Tout ce qui devait migrer a migré. Tout ce qui devait partir nous a déjà quitté.

Karpathiaa a cette allure de chose posée à jamais dans la chair même du sol. Monolithe. Obélisque. Pyramide. Je ne sais pas. Qu’est-ce qui fait que, très proche d’une vérité, nous n’avons jamais été, en même temps, aussi près du mensonge ? En quatrième de couverture est écrit : « Là, ils atteindront les frontières incertaines de la puissance et du crime. » Aristote n’a rien à dire et il se trompe souvent.

Passé, Présent et Futur du montage – Murch suit les Animaux. De quoi sommes-nous la trace, nous qui avons été fait de la matière imprécise de l’image ? J’ouvre, au hasard, et je lis : « nous tâcherons bientôt d’éclaircir le mystère. »

Sous la photographie d’une jeune fille jouant sur les colonnes Buren est une grisaille où l’on confond et la terre et le ciel. Sur quel versant de l’horizon vivons-nous ? Nietzsche dit, au centième coup : « Ne sais-tu pas que dans chacune de tes actions, l’histoire entière du devenir se répète en abrégé ? » et plus loin, ou plus haut, à son aplomb, si l’on peut dire d’une chose qu’elle est à l’aplomb d’une autre, est la guillotine immense du pont de Recouvrance. Je me souviens que ce pont, dans la tempête, hurle ou chante une sorte de cri de béton. Les bibliothèques ont-elles ce même cri si on les fixe dans le plancher d’une tempête ? De qui est cette prière, du pont ou du vent ? De personne, les prières n’appartiennent à personne, c’est ainsi.

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Les arbres sous la lumière

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Tu sais ce que j’ai vu. Tu sais que j’ai vu les arbres sous la lumière. Mais, ce n’était pas ça. J’étais sous la lumière des arbres. Ils étaient d’une lumière qu’on appelle écorce le jour et qui la nuit n’en est plus. Puis, j’ai passé le pont. J’ai passé le pont et j’ai passé la rivière. Les trains frottaient à l’est leurs roues de fer blanc sur le fer noir des voies. La rivière était sombre parce que les arbres n’y plongeaient plus. Elle n’était qu’une ombre d’arbre. Peut-être était-ce le vent qui se confondait à l’eau, ou la lumière qui se confondait au vent, mais sous les arbres étaient une onde. La terre était ronde, oui, cela je l’ai senti très fort et il faisait froid. La terre était ronde et le gel la brisait. Sous cette lumière, nos bouches faisaient cent nuages de brume qui allaient de nous à la lumière, d’un coup, comme des rivières dont on aurait détourné le cours. Les branches brûlaient du dedans, je ne peux pas dire autrement. Elles ne brûlaient pas de feu. Elles brulaient d’être branches. Les arbres ont une lumière qui est eux et ils brûlent. Aussi sont-ils cette chose où refuge et piège se confondent. La pluie, comme neige, assommait les toits de ses doigts nus. Dans l’abri, un filet avait été tendu et les arbres brûlaient. Brume, écorce et cendre. Il suffisait d’éteindre la lumière, vois-tu. Voilà. Le corps étendu comme nasse. Au-dedans s’y amassait ce qui avait été et le rêve. Ainsi s’achève toujours l’échappée en défaite : la retraite est tombée d’une crevasse que l’on disait aimer. Les arbres brûlaient. Comme toute chose qui confond dormir et oublier. Ils ont brûlé puis ce sont éteint. Comme toute chose qui, à la fin, d’être trop lumière, cherche l’ombre.

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Données incomplètes – Iquito #7

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3° 45′’ s, 73° 15′’ o – 106 m – Aeropuerto d’Iquito

Les aéroports se ressemblent tous. Surfaces javélisées, baies vitrées ouvertes sur les pistes. Selon la taille, il y tombe plus ou moins d’avions, il y passe plus ou moins de voyageurs, le carrelage est plus ou moins jaune. Embarquement dans 2h. A Iquito, on vient mâcher, fumer, mordre l’ayahuasca.

Des touristes débarquent dans un pays pour ne pas le voir, ils auront de l’Amazonie dans la bouche, cracheront un grand vide avec du rêve et, une fois perdus, se trouveront si seuls qu’ils pourront pleurer des heures, des jours, certain de la ville disent même qu’ils pleurent encore et qu’on peut les entendre après la fermeture des bars. Ici, dans le hall, ils suintent une rumeur confuse et perdue : ils n’ont rien mangés depuis longtemps et regrettent déjà les tours.

1h avant l’embarquement pour Quito. Antonio veut m’y voir. Antonio que je n’ai pas vu depuis dix ans veut m’y voir. Antonio sera là, devant moi, sur le tarmac, dans le couloir, les victimes de l’ayahuasca tangueront en papillons entre lui et moi et nous nous verrons, après dix ans sans nous voir. Comme les choses peuvent être absurdes. Ne pas voir un être pendant dix ans et le voir d’un coup, soudainement, et simplement là.

Coordonnées incomplètes – 6125 mètres – arrivée dans 3 heures

Bourdon, sifflement épais, rumeur de la nuit noire, qui n’est ni noire ni blanche, qui n’a ni couleur ni matière, qui n’est qu’à peine-là, derrière le hublot, derrière la fenêtre qui sépare ma matière, ma couleur, ma rumeur des humeurs du ciel et du voyage.

Vers minuit, la lumière a été éteinte dans l’avion et l’allée centrale n’était plus qu’un orage de voix chuchotés : paroles adressées aux voisins, aux amis, à l’amante, regrets adressés à soi-même en raison d’un départ précipité. Je me souviens des longs voyages en car quand nous partions de l’école pour la montagne ou la mer et qu’il fallait attendre le matin pour voir les premiers sommets, les premières vagues : toute la nuit était réservée aux messes basses et nous n’avions jamais parlé aussi tard à des filles.

Je cite, de mémoire, Alguaro Perẽon :

Nuit nue
amassée aux pierres,
ramassée matin,
mise en bière,
nuit nuage vapeur
traversé de traits
noir de jais,
jet, jeux d’eau
brouillée,
nuit nue jetée
à la lune.

Place B48, à ma gauche, dort l’homme qui, tout à l’heure, me saluait. Son salut, sa bouche ouverte, sa voix, ont disparus dans son sommeil. Sommeil ou sable mouvant, c’est semblable. Les écrans lointains clignotent verts, rouges et les hôtesses se déplacent entre les endormis comme des mères attendries et rêveuses. Bogotá, Iquito, Quito, l’Amérique du Sud, du Nord, l’Europe, l’Asie, ont été réduit à l’alignement rectiligne, géométrique, à l’espacement organisé des sièges. Qu’il est beau ce silence de voyage, de train ou d’avion, ce silence de chose qui avance à la place des humains qui ne pensent plus à bouger. Île réservé aux élus qui, immobiles, bougent encore.

Sylvia est toujours dans la nuit la dernière de mes pensées. Grincement des têtes qui se tournent en murmurant des prières et des vœux pour le rêve. Ma peur est contenue ailleurs pour l’instant. Antonio me dira quoi faire et alors je pourrais échouer convenablement. Du givre sur le hublot. La lune au-dessus des nuages rebondit jusqu’au givre que je peux voir ainsi. Aucune nuit n’a jamais été noire. L’avion pourrait tomber, j’aimerais la vie entière, car rien n’est plus beau qu’une glace accrochée au sommet d’une montagne qui n’existe pas. Premier alpiniste de cette partie du ciel. Observateur d’une neige qui n’a jamais été foulée. Je voudrais un orage comme l’écrivait Gary – sans la lèpre, si possible, sans la lèpre et sans l’agonie du désir.

Je ne peux que me souvenir. Que me souvenir. Souvenir, soutenir. Dernière pensée avant sommeil et soleil étranger.

Pour Sylvia de la part d’Iñárritu :

Un homme voulait gravir un jour une montagne :
il n’y avait ni mont, ni montagne, ni colline,
ni relief. Le monde n’était qu’une plaine.
L’homme voulu traverser l’océan à la nage :
il n’y avait ni mer, ni tempête, ni naufrage.
Il chercha une terre méconnue de tous,
mais tout avait déjà été vu et arpenté :
tout était cartes, itinéraires et pays.
L’homme voulu mourir, faute de mieux,
mais il n’y avait plus personne,
tous étaient déjà morts avant lui.

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Données incomplètes – Iquito #6

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3° 45′’ s, 73° 15′’ o – 106 m – Puerta Bellavista

Résidence sur la terre.

Parc de Bellavista et la rue qui l’enserre. Collet graniteux pour tôle chauffée blanc et boutiques, glacier miteux effrité dans la terre. Devant Los Cocos, les poubelles débordent et des gens vivent. Vivent et passent. Que des gens vivent ici, passent ici, n’étonne que moi. Le fleuve bat sa tempête et les gens portent des bidons d’eau. Aller jusqu’à la barraque, toiles, métaux, briques, retour jusqu’à l’eau, unique refuge, unique terrier et partout cette même liqueur bue aussi soudainement que versée.

Port et moiteur. Ponton ouvert, gesticulant, poisson grouillant, coulant, or autrefois fouillé et qui a laissé derrière lui du mercure et c’est tout. Le capitaine de l’Heliconia ne veut pas me laisser passer, obole refusée sans raison. La gratuité ici est une règle qui s’applique à tout, même aux corps. Les bras longent mes cuisses.

Qu’attendions-nous, ce soir, dans la ruelle où il n’y avait plus que de la nuit, des moustiques et des bruits vagues de télévisions allumés sur le même match de foot infiniment commenté. Un homme m’a fait un sourire quand je passais, il lui manquait une dent. Les tables en plastique sont mouchetées et vertes. Odeur de tempête et de fioul mélangé. La forêt est comme présence fantôme, bruits atones qui viennent éveiller les danseurs sur le parquet, sucs d’un fruit éternellement pressé par les dieux alcool et envie.

Héléna Worst, Troisième journal d’immaturité :

« Oh journal pour la misère répétée d’avoir existé comme ça :
voulant tout, attendant, loupant chaque chose, espérant, désirant,
prétendant à un droit qui n’était pas le mien.
Oh carnet de promesses non-tenues et formulées si vite
et si vite perdue.

Qu’elle aille loin la tempête
remontant avec braise, feu et vent,
l’incendie des coteaux infiniment brisés
et qu’elle brûle mon papier.

J’ai peut-être pu être amoureuse, c’est vrai,
mais jamais, je le jure, je n’ai aimé. »

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Données incomplètes – Iquito #5

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3° 45′’ s, 73° 15′’ o – 106 m – Alojamiento Tahuari – Union 112

Immeuble absurde. Bloc gris-beige sous gris-blanc du ciel d’Iquito. Vacarme des moteurs jusqu’à très tard et très tôt. De l’avion, l’Amazone se donnait sans secret pour les yeux et presque pour l’odeur : tranchées boueuses et puantes. Du ciel, avant de tomber dans la fosse, on se demande si une guerre est passée. Mais rien n’est passé par là. Les passages, les rues, les contre-avenues grouillent d’arbustes demi-morts. Mots sur les murs, mots sur la peau, motion hurlée, graffitis jaunes, empreintes d’or, bleu-azur et palmier. L’hôtelier sent une forte odeur de lisier et de rose. Les trois roues vont en insectes dans le terrier.

Pas de recommandations d’Acacia ici (Acacia que j’ai laissée bien seule). Avenue de la Marina, j’erre. Distribudora Selva Oriente S.A.C et son ironique frontière « Coca-Cola » écrite en lettres blanches sur la face écaillée de la palissade. Ici comme partout, la couleur prend le pas sur la matière. L’ingère. La digère. Comme toute l’Amérique me semble faite de cette surface-là : si je gratte le pigment presque effacé, je doute de trouver quelque chose. Simples surfaces. Simples tapisseries. Bomber la ville, dessiner sur les façades, marquer tout, partout, tout le temps : moyen de ne pas disparaître.

Des enfants courent aussi. Les enfants sont coureurs, je ne sais pas pourquoi. Faut-il que l’âge adulte commence quand l’on cesse de courir ?

J’écris à Antonio : « Sylvia impossible à revoir à B. S’il me faut toujours, je viens. Iquito m’étouffe déjà. » Il doit me donner un poste pour enseigner je-ne-sais-quoi à personne. Rien ne m’étouffe en fait. J’étouffe tout. L’Amazone est le pire des fleuves, à la fois eau courante, eau stagnante, eau brûlée, polluée au nord par la jungle, au sud par les usines de papier. Qui s’y baigne peut fondre.

Réponse d’Antonio, cinq jours plus tard : « Toujours besoin de toi pour le lundi 8. Bon courage. »

Alguaro Perẽon écrit :

Dernière bande,
fausse jeunesse des chamans
qui toujours ont été
ce que toujours fut la jeunesse.
Plumes et boue.
Atelier des simulacres :
banderilles, espadons, espadrilles,
claqueurs enragés sous les cimes,
bec ouvert que les singes abiment,
qu’on habite comme des trous.

Dernière ville avant fleuve,
Dernière ville avant forêt,
Dernier fleuve avant île
avant temple, sol fertile.
Dernier brulis, dernière bande.

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