La veille #4

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32.

Celui-ci cherche un destin
qui le laissera bien seul
quand il viendra au seuil
du jardin de l’hiver.

33.

Celui-là s’étonne d’avoir aimé
celle-là, qui était drap posé
ou décollé du corps.

34.

Treille en bois usé sur le mur
que l’enfant confond aux grilles
de son école.

35.

A la fête, les enfants vont loin,
au bord de la route
où ne passe personne.

36.

Un vent terrible a été appelé :
la toile secouée s’éparpille,
les oiseaux vont piller
le champ de notre père
qui ira, en colère,
les faire voler sur lui.

37.

Le mort est à la terre,
les vivants de la fête
l’ont bientôt oubliés.

38.

Tu es seul au milieu de ton allée,
brusque plaine crachée sur ton visage :
tu voudrais faire aller ton désir à l’étage.

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La veille #3

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20.

Mon désir est une fièvre de fantôme
qui rêverait sa chair
au lieu de la sentir.

21.

chambre, cimetière, chambre mortuaire,
feux follets alésés d’espérance :
que ta chance est passée, le sais-tu ?
as-tu seulement offert ton ventre
comme martyr ?

22.

Sous les draps l’enfant se souvient
des pioches abattues comme des pinces
et du caveau qu’on ouvre
pour y être déposé mort,
de ces trois marches qui font descendre
le fossoyeur dans le corps
de la pierre allongée
et des pleurs des ainés
qui ne savent que faire.

23.

La dentelle ciselle les pins de la décembre
puis la robe est ouverte
à l’odeur de la cendre.

24.

Jambes, cuisses, cris mêlés,
éteignoirs pour la flamme
en toi accueillie.

25.

Les vieux déposent des fleurs
qu’ils n’ont jamais cueillies
et évitent les miroirs.

26.

La couleuvre sèche dans le blé de l’été,
l’enfant a cette mémoire
en attrapant l’encens.

27.

Hommes et femmes brisent la fumée :
« comme c’est heureux » pensent-ils,
en respirant très fort.

28.

Puisque celui qui veille
invente celui qui dort,
au canal sont les bouleaux
alignés pour corridor
jusqu’à la source ancienne.

29.

Autour de l’église tourne
un vent qu’on dit « du diable »
et toujours les cloches sonnent.

30.

Le village était désert
pour l’homme qui vivait hier
comme un vivant commun.

31.

Puisque celui qui veille
invente le chemin
marcescent, immobile,
où l’on chemine encore.

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La veille #2

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11.

Chair élimée : qu’en dis-tu ?
que sais-tu de la peau, que sais-tu des nerfs ?
Chair dépouillée de chair,
chair nue pour floraison,
corps, muscle, tendon,
pierre éclatée par le gel,
sel étendu à la ronde
dans les champs arrimés
à la chair.

12.

Et lèvres, pouls distendu du mortel,
vers l’avant pour la sève
le haut chêne-liège
de l’ancienne maison,
le haut chêne penche
comme l’assoiffé étanche sa soif
à la pâleur du ciel.

13.

On embrasse une à une les vertèbres vers le bas,
notre langueur rouge lèche les laminaires
qui vont-viennent.

14.

Qui va venir le jour du retour de l’enfant ?
Son âge d’homme qu’aura-t-il gommé ?
Peut-il revenir sur ses pas celui qui est aller
au-delà de son âge, jusqu’à se rendre vieux ?
Quel désir est perdu d’avoir passé le champ,
la barrière et le bois ?
Mère et père riront-ils de la même voix ?
Ils diront : « le voici, celui que j’ai perdu ! »
puis se tairont de ne pas le voir revenu,
lui, inconnu, n’appellera plus
ni la mère ni le père par leurs noms
et tous demeureront sur le pas
sans même entrer là où l’inconnu n’habite pas
et où ils n’osent le suivre.

15.

Ventre soulevé des falaises,
bras balancés, solitaires
comme pendules
et l’œil que je te tends,
le prendras-tu ?

16.
A la fin, tout a été exploré,
n’est méconnu que l’atlas,
d’obsolètes drapeaux taillés
dans des manteaux de poussière :
douanes, rois, empires
sous le régime commun de la disparition.

17.
Aussi est l’orage,
violine mèche de la bougie des nuages,
et qui veut courir ne peut le faire,
et qui veut voir s’aveugle immédiatement,
qui veut son désir va devant l’aimée
comme va à l’horizon
toujours repoussé.

18.

Ce que notre bouche touche n’est touché
que de pensées impures et solides :
cendres brûlantes tombées au fond
de notre cou jusqu’au cœur
et du cœur jusqu’au vide.

18.

A la veillée parle-t-on du mort ?
Ce n’est personne ce corps alité,
personne qu’un corps qui n’est rien.
Les vieux disent l’histoire de l’ancien,
mais fouillent leurs propres corps qui meurt :
mourants vides de la mort,
de cette mort étrangère de l’ami
qui repose dans son lit d’autrefois vivant.

19.

A la procession, suit-on un mort ?
Il n’est personne à suivre et l’on avance poussé,
derrière soi, ramassée, est la peur
d’être emboîté soi-même :
l’habitude fait prier les vieux,
qui ne prient ni pour Dieu
ni pour l’autre attaché à la terre,
mais pour eux et la gravité
qui les invite au sol.

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La veille #1

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1.

Veille jusqu’à la nuit retirée,
l’amorce de toute chose
est proche.

2.

Pour tout le phosphore qui s’accroche,
dernière étoile refusée à l’entrée
de la nuit.

3.

L’arbre éteindra bientôt sa lumière,
bois fondu au fond même du bruit
de la terre.

4.

Veille, la vie passe,
tant de pays sont morts d’avoir clignés les yeux.

5.

Nuées d’étourneaux que la tempête amasse :
les oiseaux n’ont pas encore
le pouvoir de tomber.

6.

L’ombre que tu plantes derrière toi
voit au-delà de la nuit
et elle sait.

7.

Il y a le parc auréolé de grilles
et le ruisseau à la lune
pour ta joie.

8.

Mille ans iront pour une de tes années,
la nuit laisse une couture
que tu peux caresser.

9.

L’éveil pourrait être la loi nouvelle
de ce qui voudrait vivre

10.

tant d’espace perdu
d’avoir été rendu
sans guerre

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Brève #1

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L’ancien temps s’allume avec ton nom répété. Lune sanguine sur d’invisibles balcons ou fument d’invisibles bouches qui s’aiment. L’œil baissé, blessé, ou même pire, l’œil laissé sur la voie où les pierres affleurent. Rivière ou impasse ou surplomb depuis lequel on soupire pour ne pas avoir à dire le regard. Joues, nuques, seins, torses, ventres, jambes dépouillées d’une certaine peau ; aliments désirés jusqu’à l’écœurement et la nausée. Combien la parole est torve et vraie à la fois, voilà ce que je sais de ma prison de verre. L’inconnue à la sommeil léger peut-être ou bien elle a la gravité du rêve. Comme toute chose l’attente à une matière, si faible soit-elle, et c’est toi. Amour impur d’être si neuf…

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La jeunesse

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Je pourrai sauver ma jeunesse, mais j’attendrai plutôt :
j’aurai vécu trente ans d’espérer d’en avoir vingt.
Des pierres roulent à ma gorge, à mon ventre,
désir de vivre que je voudrai suspendre.

Au centre du bois de mon village natal se trouve une grande colline
qu’enfant nous descendions en soulevant des rires.
La terre brassée entre nos pieds glissait jusqu’à la rive
de la rivière où jamais je ne me suis baigné.
Je pourrai retourner sous les aulnes et les hauts marronniers,
dévaler en hurlant la pente de la colline,
avaler l’eau boueuse de la rivière qui serpente.
Mais, j’attendrai plutôt que mon désir s’évente.

Une vie entière passe d’attendre de vivre.
Au fond de moi se dépose ce qui me rendait ivre.
Marc ou dépouille des corps jamais tenus près de soi.
Je retournerai au bois, il manquera les rires.

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La première tempête

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A la tempête venue, remuante comme bête, à la tempête hurlée, calque déposée sur les nues
et la forêt brisée soulève son unique ventre jusqu’à l’unique centre des vents :
roses ou croix tournées à l’est neigeux, vers les montagnes et vers les pentes.

Où ira demain le cri que tu as si longtemps porté ?
Poignard ou stylet, épine plantée au fond du puit
et les pierres refoulées sur les bords du sentier, dents découvertes de s’être laissé rire,
toi montagne, toi colline, chaîne gelée de l’automne au printemps.

L’agate et le schiste se partagent les terres de la vallée que la rivière sépare.
Chaque branche qui se brise fait bleuir la forêt et le souffle, lui-même bleu, âme ou rocaille,
le souffle sillonne, liquide, entre le ciel de l’allée.

A la tempête secoue nos milles immenses têtes, nos milles cous immenses !
Les phrases prononcées si bas, dans le froid, sont craquelures blessantes et nous parlons si peu
que notre langue se colle aux écorces noires des arbres qui sont morts.

J’embrasse tes milles nuques immenses en descendant en terre
puisqu’il est de la terre comme de la peau
puisqu’il est de la peau comme de la mer
puisque mes baisers mouillent ce qui est déjà eau
puisqu’on n’embrasse que ce qui est chaud
comme l’est la terre ancienne,
brasier offert aux tempêtes, surface à peine touchée de l’hiver
et puisqu’il n’y de pluie que pour ce qui se noie
et de chemin ouvert que pour l’abandonnée
qui autrefois, à la tempête, a cessé d’avancer
comme on cesse un labeur futile d’être devenu douleur.

 

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