Le retour en car

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Les montagnes sont écrasées ce soir, comme des ruines. La terre est un champ où les blés sont couchés. Il fait or. Avril est caché dans les pentes. Villes, coteaux, bosquets roulés ensemble, mangés par le voyage : nous arriverons bientôt. La porte ouverte et ce sera l’été. La saison se découpe au fil l’épée qu’est le ciel. Lumière rasante, frayante racine de la lumière du soir, qui va dans les sillons ajoutés des parcelles, sur les toits ajourés par le ciel. Il fait tendre. De cette tendresse unique des chaleurs de l’hiver. Les oiseaux volent au milieu des feux allumés, y déposent leurs ailes. La vallée s’avalanche comme un jardin couvert. Le jasmin bientôt prendra la forme humaine. Dans le lointain marche l’homme sur la crête. Arrête émoussée par les anciennes tempêtes. Des phares clignent en tombant des forêts. Enneigement des cimes où coulera la sève. Les feuilles mortes revivent sous la lumière vive. Des miroirs nous attendent à la place des fermes. On passe, on se demande ce que notre œil enferme. Quel est cette prison où s’enfonce notre fièvre ? A l’horizon sont les nuages amoncelés de la nuit. Des maisons s’alourdissent du poids de quelques eaux. L’on serpente en luciole au centre d’un troupeau.

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Les destinations

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Les choses ont une destination qu’on ignore. Cierge éteint, miroir, rideaux qu’on ne tire plus faute de temps. Nul ne sait que les choses ont le pouvoir de tomber. Comme l’homme qui va seul, pour manger, dans le soir qui le mange. Autour de lui, tout est retourné à la première matière des objets. Guitares suspendues, piano clapet fermé. A-t-il quelque chose à dire cet homme seul ? Est-ce pour un secret qu’il se baisse comme une flamme ? Porte rouge, rideaux rouges, sol rouge, sang lourd de la cire séchée de midi. Au miroir d’autres instruments brillent jusqu’à étendre leur pouvoir sur la forêt lointaine. Au-dessus est l’appel triste d’étoiles qui ne sont ni choses ni objets ni matière et qui ne font rien que de la lumière. L’homme après un moment se lève et reste-là. Comme il faut être pierre, comme il faut être colonne, comme il faut être immobile étagement d’organes, pense-t-il, comme il faut être tout cela pour supporter d’attendre. La nappe blanche, la nappe immensément blanche, la nappe qui frappe la table de bois d’une blancheur de gel ou d’été, la nappe a été tâchée de vin ce soir. L’homme s’est-il souvenu de sa tristesse alors ? Les deuils viennent ainsi brutalement nous arracher le ventre et peuvent tâcher les nappes. L’homme s’est-il souvenu qu’il n’attendait personne et qu’il n’avait pas faim ?

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La langue nue

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Pour ce qui est de la langue, il n’y a pas d’effort ni de travail à fournir. La parole est d’abord nue. La pudeur l’habille d’un tissu qui ne lui appartient pas. Comme le voyant et l’aveugle sont souvent confondus, cette langue-là a souvent l’aspect du mensonge. Baissons la voix. Baissons la voix jusqu’à revenir au silence. Et, puisque le silence lui aussi a une langue, taisons-nous plus bas encore, allons là où la parole s’annule, mais ne cesse pas. L’amant sait que ses caresses atteignent parfois une chair qui n’est pas cette chair recouverte de peau qu’il caresse et il sent alors qu’en vérité il n’avait jamais embrassé personne, qu’il était resté à l’aplomb des corps, que sa nudité était fausse. C’est que, pour aimer, il faut préférer la défaite à la conquête, car on ne peut retrouver que ce qui a été au moins une fois perdu. Il va de la parole comme de l’amour. Un ami me disait : « beaucoup de grands poètes n’ont jamais écrit une ligne » et il avait raison. La ligne, la lettre, le signe sont des scories dont on peut se défaire. Je n’écrirais rien de juste si je ne perds pas la mémoire. Baissons la voix. Descendons au plus bas de la langue, là où seule la langue est. Domaine où le verbe n’a pas été altérée par les pierres et par ce qui est nommé. L’amante aime quand elle reconnait dans l’œil de celui qu’elle aime une absence. C’est qu’en fait, il n’y a personne. Au fond de cet œil-là n’est qu’un vide qui voulait se vider. Il va de la parole comme de ce regard. La langue est nue. Je voudrais l’engloutir, comme je veux dévorer ce qui est mon désir, et ma soif de chaque jour porte ce simple nom de « vivre » et elle ne s’écrit pas.

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L’empilement

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J’ai empilé mes livres comme de petites colonnes. Cela donne : Les élégies fantômes résidentes sur la terre : feu de chaque jour et poésie perdue, enfant brûlé comme un théâtre et son double, libéré sur parole d’une plume, d’un lointain intérieur, d’un roman inachevé. Ou bien : Le génie du non-lieu : l’Ecuador, est chose que nous voyons, qui nous regarde, nuit qui remue la mort venue et qui avait tes yeux, qui va du monde clos à l’univers infini de cette vie dans les plis qui est au versant est de notre intranquillité. Totems à l’entrée du village, pierre entourant le feu sous l’orage, paysages, mondes, s’embrassant à la ronde jusqu’à se confondre et s’amalgamer. Mes livres font un temple dont je vénère les briques. Nuée cliquetante d’insectes, rongeurs de chair, papillons ou papiers, toute la faune discrète et murmurante du langage. J’ai empilé mes livres et en leur centre brûle un feu qui prolonge leurs ombres. Si je m’approche, j’entends que quelqu’un raconte, les mots sont braise chauffée et fuyante. Un mètre au-dessus et c’est déjà la nuit. Nuit étalée que mes livres soutiennent – ainsi que les bornes d’un chemin, autrefois fréquenté, et traversant la plaine. Nuit contenue par la nuit même et qu’on ressent à peine, comme un parfum précieux. Mes livres sont pour la nuit des lanternes étouffées, régulières et lointaines. Photophores pour lesquelles on s’échoue en espérant la côte. Fil électrique qui clignote comme une lente marée.

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Le refuge

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Il est une peur où je me suis lové et qui est mon refuge. Le matin elle est là, patiente, à mon chevet et m’embrasse. Le jour entier elle se tient derrière moi, confondue à mon ombre. Le soir nous nous aimons beaucoup et j’y pense. J’y pense tant que parfois la nuit passe de l’avoir écouté. Si je dors, elle est mon rêve. Si je parle, elle est mon secret. Elle se lasse aux choses ou aux corps que j’enlace, déplace les objets, leur donne une âme. Longtemps, j’ai cru qu’elle était mon destin, alors qu’elle est mon regret. Mais n’est-ce pas la même chose ? Ne passe-t-on pas sa vie à fuir ce qui est notre asile ? Quelque fois, je veux la quitter et alors elle se fâche. Pas de plus terrible orage que les colères de ma peur. Ma peur cache autre chose, que je ne nomme pas, mais que je connais et qui est ma tristesse. Que ce qui est refuge peut aussi être impasse, voilà ce que je sais.

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La Bibliothèque #3

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Versant Est – la grande inspiration allant des saules de cristal, de pierre, allant des cours dallées des collèges, allant à la pierre sépulcrale sous laquelle gît l’enfance d’Octavio qui est l’enfance de tous, allant de ce versant-là jusqu’à l’autre, resté dans l’ombre, versant froid, gelé, versant maquillé, l’œil noir et sentir le monde entier : « l’eau en haut, le bois en bas ». Imperturbable logique de la terre. « Les choses ne sont pas à leur place / Elles n’ont pas de place ». Poète : homme mal à l’aise d’avoir transgressé l’interdit d’entrer.

Marina ne dort pas. Elle est là et embrasse Jorge, éternellement. Les fenêtres s’ouvrent sur des hommes qui sont sans sommeil et sans rêve. L’insomnie va, elle aussi, sur la terre et bat comme un cœur ouvert sur ma peau nue. Thé renversé sur la table. Tâche d’eau et sel brûlé de la plaine russe. Cette marée qui nous prend quand nous aimons, l’irrésistible ascension vers la bouche, le ventre et le front : est-ce cela qui l’empêche de dormir ? Je voudrais interroger les augures mais personne. Ma fenêtre est close et je ne dors pas. La gouttière sort à peine du toit et elle pleure. J’attends une minute que passe, de gauche à droit ou de droite à gauche, les oies migratrices dans l’un des six cadres de l’ouverture. Rien. Les oies sont passées depuis trois mois déjà, en V, dans le ciel. Tout ce qui devait migrer a migré. Tout ce qui devait partir nous a déjà quitté.

Karpathiaa a cette allure de chose posée à jamais dans la chair même du sol. Monolithe. Obélisque. Pyramide. Je ne sais pas. Qu’est-ce qui fait que, très proche d’une vérité, nous n’avons jamais été, en même temps, aussi près du mensonge ? En quatrième de couverture est écrit : « Là, ils atteindront les frontières incertaines de la puissance et du crime. » Aristote n’a rien à dire et il se trompe souvent.

Passé, Présent et Futur du montage – Murch suit les Animaux. De quoi sommes-nous la trace, nous qui avons été fait de la matière imprécise de l’image ? J’ouvre, au hasard, et je lis : « nous tâcherons bientôt d’éclaircir le mystère. »

Sous la photographie d’une jeune fille jouant sur les colonnes Buren est une grisaille où l’on confond et la terre et le ciel. Sur quel versant de l’horizon vivons-nous ? Nietzsche dit, au centième coup : « Ne sais-tu pas que dans chacune de tes actions, l’histoire entière du devenir se répète en abrégé ? » et plus loin, ou plus haut, à son aplomb, si l’on peut dire d’une chose qu’elle est à l’aplomb d’une autre, est la guillotine immense du pont de Recouvrance. Je me souviens que ce pont, dans la tempête, hurle ou chante une sorte de cri de béton. Les bibliothèques ont-elles ce même cri si on les fixe dans le plancher d’une tempête ? De qui est cette prière, du pont ou du vent ? De personne, les prières n’appartiennent à personne, c’est ainsi.

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Les arbres sous la lumière

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Tu sais ce que j’ai vu. Tu sais que j’ai vu les arbres sous la lumière. Mais, ce n’était pas ça. J’étais sous la lumière des arbres. Ils étaient d’une lumière qu’on appelle écorce le jour et qui la nuit n’en est plus. Puis, j’ai passé le pont. J’ai passé le pont et j’ai passé la rivière. Les trains frottaient à l’est leurs roues de fer blanc sur le fer noir des voies. La rivière était sombre parce que les arbres n’y plongeaient plus. Elle n’était qu’une ombre d’arbre. Peut-être était-ce le vent qui se confondait à l’eau, ou la lumière qui se confondait au vent, mais sous les arbres étaient une onde. La terre était ronde, oui, cela je l’ai senti très fort et il faisait froid. La terre était ronde et le gel la brisait. Sous cette lumière, nos bouches faisaient cent nuages de brume qui allaient de nous à la lumière, d’un coup, comme des rivières dont on aurait détourné le cours. Les branches brûlaient du dedans, je ne peux pas dire autrement. Elles ne brûlaient pas de feu. Elles brulaient d’être branches. Les arbres ont une lumière qui est eux et ils brûlent. Aussi sont-ils cette chose où refuge et piège se confondent. La pluie, comme neige, assommait les toits de ses doigts nus. Dans l’abri, un filet avait été tendu et les arbres brûlaient. Brume, écorce et cendre. Il suffisait d’éteindre la lumière, vois-tu. Voilà. Le corps étendu comme nasse. Au-dedans s’y amassait ce qui avait été et le rêve. Ainsi s’achève toujours l’échappée en défaite : la retraite est tombée d’une crevasse que l’on disait aimer. Les arbres brûlaient. Comme toute chose qui confond dormir et oublier. Ils ont brûlé puis ce sont éteint. Comme toute chose qui, à la fin, d’être trop lumière, cherche l’ombre.

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